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vendredi 14 mai 2021

Le tour d’une œuvre : Alexandre Aja

Alors que son dernier long-métrage « Oxygène » a été mis en ligne sur Netflix, retour sur la filmographie de son réalisateur Alexandre Aja, connu pour être l’un des spécialistes nationaux du cinéma d’horreur, et aussi pour être l’un des très rares français à réaliser des films américains sans se dénaturer.


 

Over the rainbow

Le premier film signé Alexandre Aja est un court-métrage en noir et blanc de 10 minutes sur un gardien d’immeuble. Très stylisé, voire trop (travers somme toute normal pour une première œuvre), le court-métrage happe instantanément dans un univers entre comique et horrifique qui rappelle beaucoup celui des débuts de Jean-Pierre Jeunet. Très réussi, le court a été sélectionné en compétition au festival de Cannes 1997.

 

Furia

Deux ans plus tard, Alexandre Aja signe son premier long-métrage, à seulement 21 ans : « Furia ». A l’époque, tout comme rétrospectivement, ce film fait figure d’ovni cinématographique : il s’agit d’un film de science-fiction en français tourné au Maroc et dépeignant un futur dystopique ensablé à la « Mad Max », inspiré d’une nouvelle de l’écrivain argentin Julio Cortazar. Il réunit en tête d’affiche rien de moins que Stanislas Mehrar (qui venait de gagner le César du meilleur espoir masculin en 1998) et Marion Cotillard, encore inconnue à l’époque.

Un projet sûrement trop ambitieux pour un réalisateur aussi jeune, comme il le confessera lui-même par la suite [1]. Si « Furia » est loin d’atteindre la puissance émotionnelle et la profondeur qu’il semblait viser, il n’en reste pas moins un bon divertissement, qui sait bien tirer parti de son budget limité. Aja démontre déjà qu’il est audacieux, qu’il ne manque pas de d’idées de mise en scène, mais son film pâtit d’un scénario pas assez fort et il s’embourbe dans la représentation des scènes de violence.

Malgré (ou à cause de ?) ces défauts, et grâce à sa singularité, « Furia » me semble être un des films les plus intéressants du réalisateur, certes maladroit mais pas raté, que je recommanderai finalement plus que certains de ces films américains ultérieurs pourtant bien plus connus et consacrés.

 

Haute tension

L’histoire est connue : à l’été 2003 sort en France dans une indifférence polie le film d’horreur « Haute tension » qui ouvrira pourtant suite à sa sortie à l’étranger les portes d’Hollywood à son réalisateur. Le casting est une fois encore étonnant avec en tête d’affiche Cécile de France, Maïwenn et Philippe Nahon.

Par rapport à « Furia », l’ambition de ce film est plus raisonnable puisqu’il s’agit ici d'un « simple » film d’horreur du genre slasher se déroulant le temps d’une nuit à la campagne. Raisonnable mais pas moins audacieux : il s’agit quand même d’un slasher en français avec des stars françaises (certes encore en devenir). Vingt ans plus tard, ce type de film relève toujours de l’anomalie dans le paysage du cinéma français, même si à l’époque on le pensait comme le début d’une « nouvelle vague » horrifique française qui n’est finalement pas (encore ?) advenue.

« Haute tension » est donc plus maitrisé que « Furia », même s’il comporte encore des outrances inutiles dans la représentation de la violence. S’il réussit à être vraiment inquiétant par moments, et comporte une légère dimension politique, le film n’en est pas pour autant réussi, à cause d’un twist final auquel je n’ai pas du tout adhéré. Au final, à l’image de son générique d’introduction très tape-à-l’œil, « Haute tension » se retrouve plombé par la volonté évidente du réalisateur d’étaler ses connaissances en matière de cinéma horrifique. Dommage pour le film mais tant mieux pour Alexandre Aja : c’est grâce à cette démonstration de force qu’il a fait décoller sa carrière.

 

La colline a des yeux

En 2006 sortait le premier long-métrage américain d’Alexandre Aja, et son premier remake : « La colline a des yeux », d’après l’un des premiers films de Wes Craven. Je n’ai pas vu le film original. Il s’agit de nouveau d’un slasher, mais cette fois-ci en plein jour et en plein désert. Le film vaut d’abord pour sa trame horrifique qui tient en haleine son spectateur avec le suspense autour de « Qui survivra au massacre ? », mais il dresse aussi une caricature de l’Amérique confrontée à son passé (ici atomique). « La colline a des yeux » est donc indéniablement la première grande réussite d’Alexandre Aja, mais le film ne dépasse pas pour autant son statut de film de genre et reste avant tout un divertissement horrifique, la dimension "politique" étant très légère.

 

Mirrors

Le deuxième long-métrage américain d’Alexandre Aja a été tourné majoritairement en Roumanie. Il s’agit plus ou moins du remake du film coréen « Into the mirror », que je n’ai pas vu. C’est aussi le film à plus gros budget à ce jour du réalisateur. « Mirrors » relève toujours de l’horreur, mais n’est plus un slasher comme les deux précédents films.  Il est aussi moins sanglant, mais provoque quand même un malaise certain . Techniquement, le film est impressionnant, grâce à un jeu très malin sur l’utilisation des miroirs et la contrainte payante de limiter le recours à des effets spéciaux numériques. Pour autant le film peine à passionner voire provoque un certain ennui à cause d’une durée excessive.

 

Piranha 3D

Sorti à la fin de l’été 2010, « Piranha 3D » est le plus grand succès public d’Alexandre Aja en France – et pourtant selon moi son moins bon film. Il est inspiré du film éponyme (au 3D près) de Joe Dante de 1978, que je n’ai pas vu, à la riche postérité (et qui lui-même était un rejeton des « Dents de la mer » de Spielberg…).

Ce film est moins horrifique que satirique, et en cela se rapproche de « La colline a des yeux » qui jouait aussi sur les tableaux de l’horreur et de la comédie – sauf que si la balance penchait du côté de l'horreur pour « La colline a des yeux », elle penche ici tellement du côté de la comédie que le film ne fait plus du tout peur. En somme, « Piranha 3D » est intéressant dans la filmographie d'Alexandre Aja car il y arpente avec un nouveau territoire du genre horrifique, celui de la parodie. Mais « Piranha 3D » est lourd au point de se complaire abondamment dans ce qu’il entend critiquer… ce qui en fait un film faussement intelligent. Dommage aussi que le réalisateur n'emploie le formidable outil qu'est la 3D dans le seul souci d'augmenter le côté parodique de son film.

 

Horns

Avec « Horns », Alexandre Aja adapte pour la première fois un roman, « Cornes » de Joe Hill (que je n’ai pas lu). Daniel Radcliffe y interprète un homme soudainement doté de cornes et de pouvoirs paranormaux. Le réalisateur surprend encore avec cette histoire qui ne ressemble à aucune de celle de ses films précédents, si ce n’est qu’elle relève du cinéma fantastique. Mais mis à part le contre-emploi de Daniel Radcliffe (qui était encore à l’époque quelque chose de nouveau), le film ne comporte rien d’inoubliable, ni d’oubliable, car s’avérant au final assez tiède, ni vraiment drôle, ni vraiment émouvant. Une curiosité à réserver avant tout aux fans du réalisateur ou de Daniel Radcliffe, ou aux lecteurs du roman.

 

La neuvième vie de Louis Drax

Il s’agit du seul long-métrage du réalisateur à la diffusion vraiment confidentielle, puisqu’il est sorti directement en vidéo en France. Je ne l’ai pas encore vu (critique à venir sur cette page).

 

Crawl

« Crawl » est le dernier film d’Alexandre Aja à être sorti en salle en France à ce jour, à l’été 2019. A la manière de « Piranha 3D », il part d’une idée extravagante – à savoir l’invasion d’une ville en Floride par des alligators en plein ouragan – mais reste ici au premier degré et ne dérive pas (ou presque) vers la comédie.

« Crawl » est un film de survie, et qui respecte donc l’unité de temps et de lieu propre au genre, en l’occurrence une nuit dans une maison inondée. La prise au sérieux de cette histoire par le réalisateur surprend agréablement et s’avère payante car elle procure de bons moments de tension. Au-delà de la pure mécanique horrifique, le film esquisse aussi un portrait psychologique de son personnage principal, mais cet aspect de l’œuvre n’est pas très intéressant, ni le plus crédible.

Comme toutes les réussites de son auteur (excepté « Oxygène »), « Crawl » se révèle être un très bon film d’horreur mais ne dépasse pas son statut de film de genre, perdant de son intérêt s’il est considéré en-dehors de ce statut. Au contraire par exemple d’« Arctic » de Joe Penna, autre film de survie – encore plus radical – sorti quelques mois plus tôt que « Crawl », et qui partage avec ce dernier la même fin abrupte.

 

Oxygène

Le dernier film à ce jour d'Alexandre Aja est aussi son meilleur. La critique de ce film est à retrouver dans cet article (lien hypertexte à venir), accompagné de l’interview de l’un de ses figurants (lien hypertexte à venir).

 

               En conclusion, la filmographie d’Alexandre Aja est très atypique voire unique dans le paysage cinématographique français contemporain. Si elle ne contient aucun chef-d’œuvre (mais sans échec non plus), elle n’en reste pas moins très intéressante à parcourir car en neuf long-métrages, le réalisateur ne s’est presque jamais répété, si ce n'est dans le fait de tenter quelque chose de nouveau à chaque film. Sa faculté très rare de se faire produire des deux côtés de l'Atlantique rend sa trajectoire d’autant plus difficile à prévoir et donc passionnante.

mercredi 12 mai 2021

Le top 10 de 2020

Un classement bien particulier, puisque que comme chacun sait, l’année 2020 a été un cataclysme sans précédent pour les salles de cinéma. Alors que le rythme des sorties hebdomadaires en France décennie après décennie ne cessait d’augmenter jusqu’à atteindre la quasi vingtaine de nouveaux films à découvrir chaque mercredi, le rythme frénétique de l’actualité cinématographique s’est arrêté brutalement le 15 mars 2020 et pour une longue période. Cette fermeture imposée, qui semblait inimaginable avant 2020 (et dont on voit enfin la fin au moment où j’écris ces lignes – sans savoir si elle sera définitive) a ôté tous les repères au secteur. La situation du cinéma en 2021 est inédite, et la seule chose certaine à propos de son avenir est qu’il est encore plus difficile qu’avant de le prévoir !

La fermeture des cinémas nous a enfermés dans une attente éternellement recommencée. Repoussée mois après mois, puis semestre après semestre, la sortie de ces films qu’on n’en peut plus d’attendre risque fort de s’accompagner d’une déception relative : alors que son attente a bien augmenté, la qualité d’un film repoussé ne s’est pas améliorée avec le temps comme un fromage qui s’affine. Le cinéma du monde d’après (tout du moins celui de l’immédiat après) ne sera pas meilleur que celui du monde d’avant… alors même qu’il n’a jamais été aussi désiré.

Mais la formule peut être retournée dans l’autre sens : le cinéma du monde d’après sera aussi bon que celui du monde d’avant. La preuve avec le classement ci-dessous, élaboré à partir de l’échantillon très réduit de films qui ont pu être appréciés dans les salles françaises en 2020. L’année a été triste, mais comporte quand même quelques grands films qui nous ont été accessibles grâce au courage des distributeurs français qui ont osé les sortir (c’est particulièrement vrai pour le film n°1 du classement, resté une journée à l’affiche).

 


1.      ADN

2.      Lux aeterna

3.      Josep

4.      Madre

5. Sortilège

6.      Le cas Richard Jewell

7.      Enorme

8.      Tenet

9.      La cravate

10.      The vast of night

 

En relisant ce classement, je constate qu'il montre que malgré l'absence de réelle édition en 2020, le festival de Cannes a quand même démontré sa domination puisque les trois films du podium ont été défendus par le festival. Plus marquant encore, je constate aussi que dans ce classement on ne retrouve pas du tout la prétendue domination des plateformes de vidéo à la demande par abonnement qui auraient occupés la place laissée libre par la fermeture des cinémas... puisque sur ces 10 films retenus, seul le 10ème est issu d'une de ces plateformes. Le rapport de forces entre cinéma et plateforme a évidemment beaucoup changé suite à la crise sanitaire, mais cette évolution rapide ne concerne pour le moment que les usages et pas la qualité des oeuvres en jeu (qui ne peut évoluer aussi vite que les usages).

Il se peut fort que le classement 2021 soit beaucoup plus flamboyant, voire signe un record en la matière, grâce à l’avalanche des sorties qui se profile. L’arrêt de la sortie des nouveaux films pendant près d’un an cumulé m’aura permis de rattraper les films déjà sortis… et au regard de l’immensité du patrimoine cinématographique, cette année de fermeture représentait finalement une occasion inouïe pour explorer ce patrimoine sans risquer d’être dépassé par l’actualité – patrimoine si immense qu’un an se sera révélé largement trop court !

dimanche 12 avril 2020

Uchronie indienne (Le tigre du Bengale et Le tombeau hindou)

             L’avant-dernier film de Fritz Lang est un diptyque sorti en 1959,  « Le tigre du Bengale » et « Le tombeau hindou ». Ce découpage en deux parties d’une heure et demie semble avoir été motivé uniquement par des raisons commerciales puisqu’il n’y a aucune rupture narrative entre les deux parties. Ce diptyque est devenu depuis sa sortie un classique d’entre les classiques du film d’aventure. « Le tigre du Bengale »/« Le tombeau hindou », outre son bizarre découpage en deux parties, ressemble à une anomalie dans la filmographie de Lang, connu pour ses films muets et ses films noirs : or ici il s’agit d’une grande fresque (en partie) tournée en Inde, dans un Technicolor splendide.
 
 
Flamboyance chromatique
Soixante ans après sa sortie, la première chose qui frappe encore à la découverte de « Le tigre du Bengale »/« Le tombeau hindou », c’est ce Technicolor. Les couleurs sont ultra vives, avec des teintes qui font que certains plans sont à la limite de l’hallucination – c’est vraiment sublime. Il est rare de voir une photographie à ce point dominer un film.
L’autre élément qui résiste toujours aussi bien au passage du temps est la sensualité du film (qui découle d’ailleurs aussi du Technicolor), qui culmine dans les séquences où danse Debra Paget, d’un érotisme inoubliable (même si ces danses sont complètement fantaisistes par ailleurs, et le serpent de la dernière extrêmement ridicule).
Le scénario, s’il souffre de longueurs dans sa première partie (peut-être due à un rallongement artificiel pour obtenir deux films), offre un final magnifique dans les souterrains du palais d’Eschnapur, où tous les fils de l’intrigue se retrouvent soudainement rassemblés : du grand art, lisible, ludique et dramatique.

Un film quasi uchronique
Mais ces éloges ne sauraient faire oublier que par bien d’autres aspects, « Le tigre du Bengale »/« Le tombeau hindou » a pris un sacré coup de vieux. Ce qui surprend au début c’est de voir que tout le monde s’exprime en allemand – du maharadjah au sage vieillard d’un village reculé. Pour un film se déroulant en Inde, c’est bluffant ! L’explication est pourtant évidente – le film est destiné d’abord au public allemand et la quasi-totalité des acteurs sont germaniques – mais ce qui est évident n’est pas pour autant facile à accepter. Jusqu’à la fin du film, on ne s’y habitue jamais vraiment. Il subsiste toujours l’impression bizarre de regarder un film doublé – et en allemand…
A ce malaise de la langue, se rajoute le malaise de voir des occidentaux se grimer en indien. Avec la pauvreté de la plupart des décors, qui ne font guère illusion sur leur nature de carton-pâte (et souffrent encore plus, par contraste, avec les scènes d’extérieur qui n’ont pas été tournées en studio à Berlin, mais en Inde), la nature artificielle du film saute aux yeux et complique l’immersion. Le rythme laborieux de l’ensemble (jusqu’à l’accélération du finale), qui n’est guère rehaussé par les quelques scènes d’action atones, donne l’impression d’assister à un grand moment d’anachronisme.
Les défauts de ce diptyque irrémédiablement daté expliquent sûrement que, soixante après sa sortie, cette troisième (!) adaptation cinématographique du roman « Le tombeau hindou » (paru en 1921) soit toujours la dernière en date. S’ils ne prétendent pas au statut de chef-d’œuvre, pour ses couleurs et sa sensualité, « Le tigre du Bengale » et « Le tombeau hindou » n’en méritent pas moins celui de classique.
 

On retiendra…
Les couleurs flamboyantes de la photographie, l’érotisme de Debra Paget.
 
On oubliera…
Les décors en carton-pâte, le malaise de l’appropriation culturelle, la lenteur de la première partie…
 
« Le tigre du Bengale » et « Le tombeau hindou » de Fritz Lang, avec Debra Paget, Paul Hubschmid, Walter Reyer,…

dimanche 22 mars 2020

Le top 20 des années 2010

 
 
   Etablir un classement des meilleurs films de la décennie qui vient de s’achever : l’exercice est inédit sur ce blog. Etant déjà difficile à mener sur une année, ce travail, lorsqu’il est étendu à dix ans, est évidement encore plus délicat. Garde-t-on le même souvenir d’un film vu il y a huit ans qu’un autre vu il y a deux ans ? Les films, une fois rentrés dans la mémoire, continuent d’évoluer. Le souvenir que l’on en garde change. Et le film nous change aussi : chaque film vu affine peu à peu (mais pas tous dans la même proportion…) le regard que l’on porte sur le cinéma en général, et sur le film suivant en particulier. Un classement est donc tributaire de l’ordre des projections… mais la règle s’applique aussi aux cinéastes qui ont fabriqué ces films : on peut supposer qu’un cinéaste sortant un film en 2019 aura vu les films marquants du début de la décennie lorsqu’il préparait le sien. D’où l’importance de voir les films au présent, à leur sortie en salles. Dix ans, c’est aussi une longue période, pendant laquelle on a grandi, ce qui modifie autant sinon plus l’appréciation des œuvres.


1.      La vie d’Adèle
2.      Interstellar
3.      Boyhood
4.      Holy Motors
5.      Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies antérieures
6.      Under the skin
8.      Burning
9.      The tree of life
11.   Faust
12.   Tabou
13.   P’tit Quinquin
18.   Elle
19.   Le guerrier silencieux
20.   Black swan

Malgré toutes ces difficultés, des évidences s’imposent. Elles sont ici au nombre de trois : « La vie d’Adèle », « Interstellar » et « Boyhood »[1]. Pour la suite de la liste, le classement est beaucoup plus flou, à tel point que je n’ai pas réussi à en retenir moins que 20… ce qui est déjà trop peu et laisse en-dehors de cette liste d’excellents films (mais qui figurent dans les classements de chaque année publiés sur ce blog) ! Notons que ce classement est dominé par les cinémas américain et français, puisque huit des films retenus viennent des Etats-Unis, et cinq de la France. Le festival de Cannes a mis en lumière la moitié de ces films lors de ces différentes éditions. Un seul film de la liste est un premier long-métrage (« Le fils de Saul »), mais trois sont issus de cinéastes ayant émergé durant cette décennie (Xavier Dolan, Nicolas Winding Refn, László Nemes). Enfin, trois de ces films sont des blockbusters.

Le cinéma en dix ans a bien changé. D’abord par ses conditions de projection : il est devenu quasi-exclusivement numérique, la pellicule étant maintenant réservée aux cinémathèques, festivals et à de très rares sorties événements (« Once upon a time in Hollywood » est le dernier exemple en date). L’euphorie de la 3D, qui battait son plein en 2010 dans le sillage de la sortie d’« Avatar », est lentement retombée mais s’est installée dans les usages – malheureusement, pour les blockbusters hollywoodiens seulement ou presque (parmi les rares exceptions, qui datent plutôt de la première moitié de la décennie, l’exemple le plus marquant est sans conteste « Adieu au langage » de Jean-Luc Godard).
Les salles de cinéma elles-mêmes ont changé, elles tendent désormais à être plus petites, pour répondre à l’augmentation incessante du nombre de sorties, et plus luxueuses (jusqu’à l’excès : l’aberration du format de projection 4DX).
Quand les films sortent encore en salles : les modalités de sorties des films aussi ont changé. L’une des évolutions majeures de la décennie, liée à la numérisation du cinéma, est la dématérialisation du film, qui a permis la montée en puissance des séries (qui ne sont donc plus forcément télévisées). En prenant en compte les plateformes numériques, le nombre de films et de séries proposés au public a explosé – mais pas leur qualité ! La dématérialisation brouille les frontières auparavant claires entre ce qui relève ou non du « cinéma » – à l’image, dans mon classement, de « P’tit Quinquin » de Bruno Dumont (d’ailleurs la seule comédie de la liste).
En dix ans, le cinéma hollywoodien a aussi évolué, et plutôt en mal. Les super-héros dont les histoires répétitives se déploient dans des constellations de films plus ou moins interconnectés se sont imposés sur les écrans du monde entier grâce aux formidables retombées économiques qu’ils génèrent. Le film n’est désormais plus que le produit de lancement d’une marque qui se déclinera en série télévisée, jeux, jouets et autres produits dérivés, à l’image de ce qui est arrivé à la saga « Star Wars » reprise par Disney. Dans ce contexte, la concentration des studios hollywoodiens (l’absorption par Disney de la 20th Century Fox) fait craindre toujours plus pour la créativité des blockbusters.
La manière dont on regarde les films est aussi en train de changer. La chute d’Harvey Weinstein à la fin de l’année 2017 est en train de bouleverser la manière dont on fabrique et juge un film[2]. Ses répercussions (qui s’étendent bien au-delà du cinéma) sont encore loin d’être absorbées...
Réussira-t-on à atteindre la parité à l’écran et dans la chaîne de fabrication des films ? Quelles conséquences cela aura-t-il sur les films produits ? Comment les salles de cinéma vont-elles résister aux plateformes de SVOD ? Des questions passionnantes dont on a hâte de voir les prochains développements dans cette nouvelle décennie 2020 !



[1] Et au-dessus de tous, « 2001 : l’odyssée de l’espace », grâce à sa ressortie en 70 mm à l’été 2018 – mais il reste hors catégorie puisqu’il ne date pas vraiment des années 2010…
[2] Alors que la tolérance de la société à l’égard des comportements déviants est en train de se réduire, la décennie 2010 aura paradoxalement été aussi celle durant laquelle ont été projetés les films réalisés dans les conditions les plus monstrueuses qui soient, comme « Il est difficile d’être un dieu » et « DAU »…

Le top 11 de l’année 2019

 
 
     Voici, pour la dernière année de la décennie 2010-2019, mon classement des meilleurs films de l’année passée :

1.      Le lac aux oies sauvages
2.      Too old to die young
3.      La flor
4.      Parasite
5.      Les misérables
6.      J’accuse
7.      Le chant du loup
8.      The irishman
9.      Une vie cachée
10. Sympathie pour le diable
 
Ce classement a la particularité de contenir deux œuvres aux durées monstres : « Too old to die young » et « La flor ». Le polar néon-noir de Nicolas Winding Refn dure 12h30, tandis que la collection de  six histoires de Mariano Llinas s’approche des 14h. L’œuvre de Refn a été diffusée exclusivement en ligne en 10 épisodes de durée variable – allant de 30 min à 1h30 – tandis que celle de Llinas est sortie au cinéma en France, par le biais d’un découpage  en quatre parties de 3h à 3h30. Ces précisions numériques mettent en évidence l’absurdité du débat « Est-ce un film ou une série télé ? », le cinéma ne qualifiant pas exclusivement les œuvres sorties en salle – même si la salle de cinéma reste sans conteste le meilleur lieu où découvrir un film, et à ce titre il était profondément regrettable de ne pas avoir pu voir le magnifique « The irishman » de Scorsese en salles en France.
2019 aura été une très bonne année cinématographique, grâce à une sélection officielle à Cannes d’un niveau rare (cinq films dans le top 10), des premiers longs-métrages français ahurissants de maîtrise (« Les misérables », « Le chant du loup » et « Sympathie pour le diable »), et même un bon blockbuster échappé de la bouillie super-héroïque d’Hollywood…

mercredi 13 février 2019

18 films de 2018

Comme chaque année, parmi les films cités dans le top 10 (au nombre de dix-huit, 2018 oblige), une poignée figure en tête du classement avec évidence : « Burning », « Mektoub my love, canto uno » et « Phantom thread » sont de loin les meilleurs films qui pouvaient être vus au cinéma en 2018, suivis par « First man » et « Jusqu’à la garde », tous deux extrêmement impressionnants, dans des registres très différents. Les films suivants dans la suite du classement ont été plus difficiles à départager.


1.       Burning
3.       Phantom thread
4.       First man
5.       Jusqu’à la garde
6.       La douleur
7.       L’île aux chiens
8.       Plaire, aimer et courir vite
9.       Les indestructibles 2
10.   En liberté !
11.   Mission impossible : Fallout
12.   Une affaire de famille
13.   Les confins du monde
14.   Le monde est à toi
15.   L’homme fidèle
17.   I feel good
18.   Les garçons sauvages

Un classement dominé par le cinéma français (plus de la moitié des films cités), qui a encore prouvé son éclectisme fou cette année, et qui comporte – c’est rare – trois comédies (toutes françaises).
L’exercice du classement se répétera évidemment dans un an, mais il sera double : il s’agira en plus du traditionnel « top 10 » de l’année, de réaliser celui de la décennie…

dimanche 28 janvier 2018

Les 17 films de 2017


Par sa beauté visuelle inouïe, la radicalité de sa mise en scène et de son montag – presque inespérée pour ce type de production , son intelligence et surtout l’émotion procurée, « Blade runner 2049 » est pour moi Le film de l’année 2017. Vient après le projet si longuement attendu de James Gray, « The lost city of Z ». Les longs-métrages de ce duo de tête, ainsi que « Au revoir là-haut », ont pour points communs d’être des films de genre spectaculaires réalisés par des cinéastes d’auteur qui n’ont rien cédé sur leur exigence, et servis par des photographies exceptionnelles.

1.       Blade runner 2049
2.       The lost city of Z
3.       La lune de Jupiter
4.       Au revoir là-haut
5.       Un beau soleil intérieur
6.       The square
7.       Good time
8.       120 battements par minute
9.       Un jour dans la vie de Billy Lynn
10.   Certaines femmes
11.   I am not a witch
13.   Le jour d’après
14.   Okja
15.   Song to song
16.   Jackie
17.   Problemos

Comme chaque année, des films s’imposent en tête avec évidence – ce fût le cas des deux derniers cités –, puis le classement se fait de plus en plus flou. On notera  la première apparition dans ce top rituel d’un film qui n’a pas pu sortir sur les écrans, « Okja » de Bong Joon-Ho (ce qui était bien dommage) car produit par Netflix. Sur ce sujet, 2018 s’annonce comme l’année de tous les bouleversements, pendant laquelle la remise en question des barrières entre cinéma en salle/cinéma dématéralisé et cinéma/série, portées par la montée des nouveaux géants de la SVOD, va devenir incontournable.
A noter que je n’ai pas (encore) vu la saison 3 de « Twin peaks » (considéré comme le meilleur film de l’année par une partie de la presse française), et que je suis aussi passé à côté de « Get out ».

dimanche 21 janvier 2018

Pépite oubliée (Wanted)

« Wanted » est un improbable film qui a (un tout petit peu) refait surface depuis la mort de l’une de ses stars, Johnny Hallyday. Le chanteur tenait en effet l’un des rôles-titres, aux côtés de Renaud, Gérard Depardieu et Harvey Keitel ! On ne sait pas comment ce film s’est monté, mais on peut supputer que soit sur une idée de casting, ou plutôt des idées de casting : « faire se rencontrer des stars françaises avec une star américaine » (même si la star américaine en question est vieillissante et n’est plus ce qu’elle était), « faire se rencontrer Johnny Hallyday et Renaud », « faire se rencontrer Gérard Depardieu et Johnny Hallyday » ? Ce casting impressionnant (et unique dans l’histoire du cinéma !) est l’attrait principal de ce film largement méconnu – alors qu’il aurait tout pour devenir culte.


Degré(s) de comique
« Wanted » (ou « Crime spree » en VO, le film étant américain) est le premier long-métrage de l’américain Brad Mirman, qui était jusque-là « connu » comme scénariste (« Highlander 3 » notamment, en 1995)[1]. Et effectivement, Mirman se montre plus expérimenté sur son écriture que sur sa mise en scène. Si le scénario est vraiment celui d’une comédie de braquage, qui atteint son but au premier degré (le comique fonctionne régulièrement), la réalisation se prend parfois trop au sérieux et se perd dans des effets de style assez embarrassants… mais très drôle au troisième degré (et aux suivants). On touche là à ce qui fait toute la qualité de « Wanted » : d’être drôle à différents degrés, simultanément, le premier inclus (ce qui n’en fait pas un nanar !). Au point que lorsqu’on rigole, on ne sait plus trop identifier à quel degré le film est drôle... Un exemple : Johnny, Renaud et Gégé s’échangent des répliques en anglais (le film se déroule majoritairement à Chicago), ce qui est ridiculement drôle – mais certains de ses dialogues sont vraiment drôles !
Le film possède une candeur très réjouissante. La maladresse de certains effets de montage répond à l’amateurisme de la direction d’acteurs (Johnny et Renaud manquent complètement de naturel), mais ce qui ressort avant tout c’est le plaisir qu’a eu Brad Mirman à créer son film. Il s’est vraiment amusé avec son casting, et son plaisir est aujourd’hui communicatif (c’était manifestement moins le cas à l’époque de sa sortie, puisque le film n’a pas atteint les 400 000 entrées en France !).
On n’ira pas jusqu’à déclarer que « Wanted » est un bon film, celui-ci restant assez embrouillé et plein de gratuités, telle la scène où Johnny et Renaud (qui ne jouent pas leur propre rôle) se battent pour écouter l’un de leur tube respectif sur un poste de radio. Mais il a gagné en intérêt avec le temps. Il est tellement unique (et conscient de cette unicité !) et si drôle (peu importe le degré) qu’il mériterait à être plus connu. D’où cette critique !
Le meilleur du film est à la fin, ou plutôt après : essayez de deviner de quand date « Wanted ». Il est effarant de constater qu’il n’est pas si vieux que ça !

On retiendra…
Un des meilleurs castings de l’histoire du cinéma français (Johnny Hallyday, Renaud et Gérard Depardieu)… forcé de s’exprimer en anglais (puisqu’il s’agit d’une histoire de braquage à Chicago !).

On oubliera…
L’amateurisme de la réalisation et des acteurs-chanteurs français, le scénario improbable tiré par les cheveux.

« Wanted » de Brad Mirman, avec Gérard Depardieu, Harvey Keitel, Johnny Hallyday, Renaud,…




[1] « Connu » n’est peut-être pas le bon terme, puisque ce cinéaste n’a pas encore de fiche Wikipédia en anglais (!), mais en français et en allemand.

lundi 30 janvier 2017

Top 16 des films de 2016


Et mon classement (livré avec un peu de retard) des meilleurs films de l’année écoulée est :

1.       Juste la fin du monde
2.       Elle
3.       Toni Erdmann
4.       The revenant
5.       The neon demon
6.       Baccalauréat
7.       Premier contact
8.       Ma'Rosa
9.       Ma vie de courgette
10.   Carol
11.   La loi de la jungle
12.   Mademoiselle
13.   Dernier train pour Busan
14.   Diamant noir
15.   Planétarium
16.   Les Ogres

Le trio de tête se détache nettement des autres, ces trois films ont été très difficiles à classer. Mais l’émotion devant les choix radicaux de mise en scène tout en gros plans de Xavier Dolan et sa direction d’acteurs hors normes ont finalement emporté la partie.
Juste après vient donc « Elle », l’extraordinaire film français réalisé par le néerlandais et ex-vétéran d’Hollywood Paul Verhoeven. Il a signé avec ce film très impressionnant de maitrise, capable de surprendre à chaque scène, qu’un grand réalisateur ne s’endort jamais, pourvu qu’on veuille encore lui donner sa chance. Le film doit beaucoup aussi, évidemment, à la performance d’Isabelle Huppert ahurissante mais somme toute normale car c’est un rôle qui synthétise tout ce qu’elle a déjà déployé par ailleurs dans sa longue et conséquente filmographie.
Pour compléter le trio de tête, « Toni Erdmann », le film de Maren Ade qui est sans conteste la révélation de cette année 2016. Qui eut pu imaginer que le film le plus drôle de l’année – alors même qu’on a beaucoup ri en 2016, par exemple avec l’énorme « La loi de la jungle » – serait allemand et durerait près de trois heures ? Mais « Toni Erdmann » ne saurait être réduit à une comédie. Avec sa mise en scène confondante de réalisme, il réussit à délivrer un discours critique sur le travail et l’Europe d’aujourd’hui, sans jamais que cela ne semble énoncé  (le signe des plus grandes mises en scène).
Les films suivants du classement sont eux-aussi des chefs-d’œuvre mais ont tous un défaut qui les éloigne de la perfection des trois premiers : la prétention d’Iñárritu dans « The revenant », l’épuisement des effets de mise en scène dans « The neon demon »,…