mercredi 16 mars 2016

Les abysses de l’esprit (Evolution)

Voilà un film bien étrange. C’est en effet un film français… de science-fiction. Plus exceptionnel encore, « Evolution » est même un bon film de science-fiction (récompensé au festival du film de Saint-Sébastien).


Métaphores visuelles
Ce deuxième long-métrage de Lucile Hadzihalilovic raconte la vie d’une communauté isolée où tous les adultes sont des mères et tous les enfants des garçons. A l’image du film, l’intrigue est minimaliste : il s’agira de lever petit à petit le mystère de cette communauté. L’intrigue est si étique que le film ressemble d’ailleurs à un court-métrage étiré un peu abusivement en un long. Mais la lenteur qu’on pourrait qualifier de  contemplative a en fait une raison : la soumission totale de cette œuvre audiovisuelle au pouvoir de ses images. Ce qui prime en effet, et ce qui a peut-être motivé sa réalisation du film, ce sont ces images fortes que le film déroule dans son rythme engourdi (un rythme qui n’est pas sans raison narrative – mais en dire plus révélerait des pans de l’intrigue). Les dialogues sont rares, et lorsque les personnages parlent, c’est souvent pour ne rien dire d’important.
« Evolution » est donc visuellement très beau, et très évocateur – on sent que cette histoire tient à cœur à la réalisatrice. Elle a réussi à insuffler un mystère persistant à chacune des images, en utilisant notamment l’étrangeté de ces décors naturels – des plages de Lanzarote aux fonds marins, tous les paysages semblent extra-terrestres –, au risque de verser parfois de l’illustration. La rétention d’informations est l’autre source du mystère du film, et c’est aussi là qu’il trouve sa limite. Car une fois que le spectateur a percé à jour le fonctionnement de la communauté, la lenteur du film, qui épaississait auparavant le mystère, devient subitement insistante et lourde. Une accélération aurait été souhaitable dans sa dernière partie.
« Evolution » n’en reste pas moins un film marquant, singulier, décalé, qui en interloquera plus d’un.

On retiendra…
Un mystère déployé narrativement comme visuellement, par de très belles images.

On oubliera…
La lenteur du film ne crée plus sur la fin du film du mystère mais de l’ennui.


« Evolution » de Lucile Hadzihalilovic, avec Max Brebant, Julie-Marie Parmentier, Roxane Duran,…

jeudi 3 mars 2016

Le nouveau « nouveau monde » (The revenant)

Le mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritu a connu une ascension fulgurante (six longs-métrages depuis 2000, tous récompensés à Cannes puis aux Oscars) jusqu’au sommet de la cinéphilie mondiale, où il se trouverait désormais bien installé, si l’on en croit les trophées qu’on lui décerne (prix de la mise en scène au festival de Cannes avec « Babel » en 2006, Oscar du meilleur réalisateur deux années de suite en 2015 et 2016).
Or sa récente montée en puissance a un nom : Emmanuel Lubezki. Mexicain lui-aussi, Lubezki est depuis « Le nouveau monde » (2006) le chef opérateur de Terrence Malick  – une information qui se suffit à elle-même pour justifier sa position de meilleur chef opérateur au monde[1]. La virtuosité folle des cadrages de Lubezki a joué pour beaucoup dans l’appréciation l’an dernier de « Birdman » : la forme du plan-séquence unique a impressionné. Une forme si parfaite qu’elle constituait à la fois la première qualité du film… et son plus grand défaut. L’œuvre, rendue prétentieuse par la grandiloquence de sa mise en scène, sombrait en effet dans un trop-plein boursouflé et sans issue (la fin décevante qui arrive bien trop tard).


Malick narratif
Un an plus tard, Iñarritu revient avec « The revenant ». Il n’est pas surprenant de constater que le film a les mêmes qualités et défauts que « Birdman ». Ce qui frappe en premier lieu devant « The revenant » ce sont les renvois constants au cinéma de Terrence Malick (et plus particulièrement à « Le nouveau monde » et « The tree of life »). Les cadrages, la lumière, la nature omniprésente, la notion de sacré : tout est là, sauf les mystérieuses voix off et l’hermétisme mystique de la narration malickienne. On ne pourrait mieux résumer la mise en scène de « The revenant » qu’en la qualifiant de « Malick narratif », ou « Malick intelligible ». Il est même surprenant, au début du film, d’entendre les personnages parler – tant le cinéma de Malick nous avait habitué au silence de ces personnages.
Cette mise en scène, si elle n’est pas nouvelle, n’en reste pas moins fort rare… et surtout, magnifique. La caméra de Lubezki nous plonge au cœur de l’action, au plus près des personnages. On est littéralement à leurs côtés, et même à certains moments dans leur esprit, dans leur perception du monde. Les cadrages de Lubezki apportent donc, outre une beauté inouïe à tous les plans du film (tous : c’est ça qui est dingue), une sensation de réalisme extrêmement forte et prégnante, qu’Iñarritu utilise une fois de plus très bien. Dans « Birdman », il s’en servait pour jouer avec les niveaux de réalité, ici dans « The revenant » le réalisme accentue la violence des sévices subis par le personnage interprété par DiCaprio et la dépeint avec une vérité froide. Impossible de ne pas être traumatisé par la scène de l’attaque du grizzli, ou par le duel final (dixit mon voisin de siège écœuré à l’issue de la séance : « Je ne recommanderais pas ce film, même à mon pire ennemi »). Or montrer la violence – celle des hommes, indiens comme colons, celle de la nature – sans s’y complaire ni en faire un spectacle est l’un des grands projets du film, c’est donc complètement réussi. La meilleure preuve de cette réussite est le malaise provoqué par les scènes les plus violentes, ou la peur qu’inspirent les scènes de bataille (plutôt que l’excitation épique). Pour retrouver des précédents cinématographiques aussi bruts et sauvages, et aussi premier degré, il faut remonter à « Le guerrier silencieux » de Nicolas Winding Refn (2010), ou à la scène de combat dans un sauna de « Les promesses de l’ombre » de David Cronenberg (2007).
Il y a donc d’excellentes raisons de considérer ce film comme un chef-d’œuvre. Sa beauté et sa sauvagerie sont si impressionnantes qu’au moment de noter le film je n’ai pas pu me résoudre à mettre moins de 5/5. Pourtant, le film a des défauts. Il a, plus exactement, les défauts de ses qualités.

Prétention
Le sérieux absolu avec lequel est racontée cette histoire, s’il confère une force brute sans pareille au film, le leste aussi d’une lourdeur virant à la grandiloquence dans ses passages que l’on pourrait qualifier de « spirituels ». « The revenant » est émaillé de souvenirs/flash-back qui sont autant de plongées dans la psyché de son personnage principal. En lui donnant un passé, ces souvenirs permettent de creuser la figure du trappeur joué par DiCaprio, mais ils sont mis en scène avec un symbolisme très pesant (ce qui en fait d’authentiques séquences malickiennes, puisque certaines sont mêmes accompagnées d’une voix-off !) et sursignifiant, dont le film n’avait peut-être pas besoin.
La perfection de la photographie, la sophistication de la forme et la grandiloquence latente de la mise en scène (comme dans « Birdman », Iñarritu refait tomber une météorite, et on ne sait toujours pas pourquoi) rendent le film prétentieux. Beaucoup moins que « Birdman », mais c’est encore gênant. On sent une volonté très forte d’Iñarritu à vouloir écraser ses spectateurs par la force de son génie, en enchaînant les moments cinématographiques parfaits. C’est effectivement dingue ; être impressionné comme cela, c’est quelque part ce qu’on attend des grands films, mais ici c’est à un point tel que l’on y distingue l’ego surdimensionné du cinéaste. Or, il est tout à fait possible d’impressionner sans surplomber ses spectateurs…

Performance
L’autre pierre d’achoppement de « The revenant » est l’interprétation de DiCaprio. Effectivement, l’acteur-star au parcours sans faute depuis quinze ans est énorme dans ce film. Mais son interprétation est indissociable de la performance. C’est problématique dans les moments les plus fous du film. On ne pense alors non plus à l’histoire racontée par le film, mais à son tournage-même. On ne voit plus le personnage (le trappeur luttant pour sa survie) mais l’acteur (DiCaprio luttant pour avoir l’Oscar). L’attaque du grizzli apparait ainsi comme la première épreuve d’une série rapprochant DiCaprio de l’Oscar du meilleur acteur.
C’est une des cruelles leçons du succès du film à la cérémonie des Oscars : il faut se faire déchiqueter par un ours, ramper dans la neige, brûler ses plaies, se noyer dans des rapides, manger de la viande crue, tomber d’un précipice, dormir dans la carcasse d’un cheval, et j’en passe, pour avoir le droit à sa statuette (alors qu’il y avait eu avant tant d’occasions « honorables » de le récompenser). Sur ce plan-là, malgré la relative retenue de DiCaprio – l’acteur n’en fait pas des tonnes, il ne cabotine jamais –, le film ne possède pas un second degré (que ce soit de l’humour comme Jean Dujardin dans « The artist » ou une mise en abyme comme Natalie Portman dans « Blackswan ») pouvant alléger cette lecture de l’interprétation comme une performance à Oscar.
Qui restera donc, à l’image du film, impressionnante… mais problématique.

On retiendra…
La photographie et les cadrages magnifiques d’Emmanuel Lubezki, qui donnent un réalisme hallucinant et hallucinatoire au film. L’interprétation de DiCaprio.

On oubliera…
La perfection de la forme et les obsessions du cinéaste donnent un côté pompeux et prétentieux au long-métrage. L’interprétation de DiCaprio.

« The revenant » d’Alejandro Gonzalez Iñarritu, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy,…




[1] Il vient aussi de remporter pour la troisième année consécutive l’Oscar de la meilleure photographie, pour « Gravity », « Birdman » et « The revenant ». Triple sacre nettement moins commenté que le doublé, bien moins justifié pourtant, d’Iñarritu…

jeudi 25 février 2016

Pépite finale (Le trésor)

Il y a des films qui vous marquent à jamais. Des bons, comme des mauvais. « Policier, adjectif » appartenait sans conteste à cette deuxième catégorie. J’ai déjà raconté ici l’incroyable projet artistique de ce film, qui peut se résumer à filmer l’ennui de manière ennuyeuse, et qui avait valu à son réalisateur Cornelio Porumboiu le prix du jury à « Un certain regard » en 2009. En 2015, il revenait à Cannes avec un nouveau film, « Le trésor », qui a lui-aussi été récompensé d’un prix à « Un certain regard ». C’était forcément intrigant. Il fallait retenter l’expérience du cinéma de Porumboiu.


Austère jusque dans son humour
L’argument de « Le trésor » est, comme l’indique son titre, une chasse au trésor. Ne pas s’imaginer pour autant un film d’aventure : le projet cinématographique de Porumboiu n’a pas changé depuis « Policier, adjectif », soit filmer le quotidien dans ce qu’il a de plus déceptif et ordinaire, jusqu’à l’absurdité. Le héros, Costi, se voit proposer par son voisin endetté jusqu’au cou de rechercher dans le jardin d’une maison familiale un trésor supposé enterré avec un détecteur de métal. Dans ce film, on verra donc beaucoup les personnages du film scanner un jardin et y creuser un trou, mais on verra surtout Costi batailler avec l’administration (celle de son employeur, du loueur de détecteur de métal, la police, la banque), dont l’inertie et la corruption seront épinglées avec l’efficacité lente et minimale qui caractérise la réalisation (le film dresse ainsi en filigrane un portrait de la Roumanie d’aujourd’hui).
La forme de « Le trésor » est tout aussi austère que celle de « Policier, adjectif », et donc tout aussi inintéressante – n’était que, contrairement à ce dernier, il y a ici de l’humour. L’histoire toute entière du film est doucement absurde. Voir les efforts que doit déployer le héros pour réaliser cette action toute simple qu’est la location d’un détecteur de métal – il devra finalement mentir – fait sourire. C’est un humour particulier, original, car à combustion si lente… qu’il peut passer inaperçu. On se rend souvent compte, après coup, que ce qu’on avait vu était drôle. Cette forme d’humour est théoriquement intéressante, mais peu divertissante. C’est là tout le problème du travail de Porumboiu : sa mise en scène vaut bien plus sur le plan théorique (c’est original) que sur le plan pratique (on s’ennuie beaucoup).

Ahurissant final
A de rares moments, cependant, le minimalisme comique produit un comique gigantesque, comme lorsqu’un détecteur de métal se met à sonner en permanence au cours d’un scan. Et il y a, surtout, cette fin, qui laisse le spectateur dans un état de sidération presque infini devant le mystère absurde de cette pirouette formelle finale. La caméra s’envole dans le ciel, puis se fixe sur le soleil, pendant que commence une reprise métal de « Live is life » complètement incongrue. Ce final sauve in extremis le film de l’ennui, pour l’abîme de perplexité comique qu’il ouvre et  duquel je ne suis toujours pas ressorti.

On retiendra…
Le final, un monument d’absurdité, qui vous poursuit bien après la projection.

On oubliera…
La mise en scène minimale est terriblement austère, et l’humour si lent, parfois imperceptible, ne suffit pas toujours à réveiller le spectateur.


« Le trésor » de Corneliu Porumboiu, avec Toma Cuzin, Adrian Purcărescu,…

lundi 15 février 2016

Tomber dans le nanar (Point break)

Peut-on juger un remake, sans connaitre l’original ? Je n’ai pas vu le « Point break » de Kathryn Bigelow datant de 1991, et ne pourrais donc pas le comparer avec son remake de 2015, réalisé par l’inconnu Ericson Core et écrit par Kurt Wimmer. Mais, au moment d’en faire la critique, cela a-t-il une quelconque importance, lorsque ce qu’il y a à juger est aussi faible ? Ce « Point break » est un très mauvais film… Pourtant, il échappe à la catégorie des films sitôt vus, sitôt oubliés. Ce qui le sauve du désintérêt, c’est qu’il est tellement nul… qu’il en devient génial.



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L’intention de départ ayant guidé la réalisation de ce remake semble avoir été le rassemblement dans un seul film des images les plus spectaculaires circulant dans les vidéos de sports dits « extrêmes » : surf, escalade, vols en chute libre, snowboard, motocross, apnée… Jusqu’au combat de rue, le film catalogue l’un après l’autre ces sports extrêmes, dans un systématisme qui ôte bien vite tout réalisme et donc tout frisson aux exploits présentés, mais qui atteint effectivement à un spectaculaire original. L’autre risque de cette entreprise de listage d’images sportives hors du commun était de conférer à ce film de cinéma des allures de clip YouTube… Ecueil que « Point break » cite dès ses premières répliques, mais pas tant pour s’en moquer que pour mieux s’y vautrer tout au long des deux heures de film qui suivent.
Les personnages n’ont aucune crédibilité, aucune profondeur, et sont en définitive moins des personnages de cinéma que de clips publicitaires. La mise en scène est à l’avenant : elle se distingue par son manque de lisibilité, son incapacité à représenter un espace voire des gestes de manière claire. C’est que les séquences, qu’elles soient ou non d’action, sont toutes montées comme des clips, faisant fi de toute cohérence pour lui préférer le spectaculaire de quelques plans impressionnants.

Confusion morale
Derrière tout ça, surnagent non pas un mais des discours, qui ne cessent de s’opposer et de se contredire. « Point break » valorise la prise de risques dans la pratique des sports extrêmes, puis la dénonce quelques séquences plus loin, promeut ensuite un comportement antisystème, avant de s’en horrifier… Le film est d’une grande confusion, moralement flou. On s’en aperçoit lorsqu’on se rend compte qu’on peut lui faire dire n’importe quoi. Ce flou des intentions était déjà présent dans le scénario qui aurait mérité de nombreuses réécritures, mais a encore été accentué par les facilités de la réalisation qui achèvent de brouiller les pistes. Dans ses représentations des différents sports extrêmes, le film accumule une telle brochette de clichés et de raccourcis qu’on pense d’abord avoir à faire à une mise en scène parodique, avant de se rendre compte que ce qu’on percevait comme du second degré était du premier.
C’est de ce décalage[1], ce sérieux confinant à son insu à la parodie, et de cette naïveté mélangée à une gravité de pacotille, que nait le comique du film. Vu avec le recul approprié, la nullité se transforme en génie. C’est la définition-même du plaisir que procure un nanar.

On retiendra…
Des scènes d’action originales, car basées sur des exploits sportifs rarement exploités par le cinéma d’action.

On oubliera…
Acteurs bidons pour personnages publicitaires, scénario brouillon, réalisation plus digne d’un clip, intentions floues, le tout enrobé d’un grand sérieux : en résumé, un nanar.

« Point break » d’Ericson Core, avec Luke Bracey, Edgar Ramirez,…



[1] Que l’on retrouvait déjà dans (au moins) un autre des films écrits par Kurt Wimmer : « Equlibrium » (2002, et dont il était aussi réalisateur). Une marque de fabrique ?

samedi 16 janvier 2016

Du Rocky bien conservé (Creed, l’héritage de Rocky Balboa)

La carrière au cinéma de Sylvester Stallone ressemble à un gag relevant du comique de répétition : on ne peut parler d’elle qu’avec des verbes en « re- ». En 1976 il incarne le boxeur de Philadelphie Rocky dans le film éponyme. Rôle qu’il reprendra ensuite cinq fois jusque 2006 (« Rocky Balboa »). En 1982 il incarne le vétéran de la guerre du Vietnam Rambo dans le film éponyme. Rôle qu’il reprendra trois fois jusque 2008 (« John Rambo »). En 2010 il interprète Barney Ross, chef des « Expendables ». Rôle qu’il reprendra – pour le moment – deux fois jusque 2014… Pour ce début d’année 2016, Stallone fait encore son retour. Dans « Creed », il reprend son personnage de Rocky Balboa, cette fois non plus pour boxer – dans le film, il n’en a plus l’âge – mais pour entraîner le fils de son ex-meilleur ennemi, Apollo Creed…


L’héritage
Il avait juré après « Rocky Balboa » que ce film serait le dernier de la saga Rocky. On avait regardé le film avec l’émotion des adieux. Ce projet de « spin-off » à la saga Rocky, qui lui permet vaguement de faire une suite sans se parjurer, agaçait donc et faisait craindre le pire. Or, on avait tort.
La réalisation et l’écriture de « Creed » ont été confiées à un jeune réalisateur prometteur (c’est son deuxième film), Ryan Coogler. Combats de boxe à l’issue incertaine, entraînement rythmés par le célèbre thème de Bill Conti, drames familiaux : Coogler reprend tous les codes de la saga Rocky. Et les revitalise. Il réussit à les inscrire dans une nouvelle émotion, car double, entre nouveauté (l’ascension déjà émouvante d’Adonis Creed, très bien joué par Michael B. Jordan) et nostalgie : le film est (évidemment) tissé de références à la saga Rocky, mais joue avec adresse de cet héritage. A l’image de la bande originale : signée Ludwig Göransson, elle réinterprète les thèmes immortels de Bill Conti (auxquels la saga doit beaucoup) mais en surprenant toujours le spectateur, car au moment où l’on pense reconnaitre un thème et deviner la suite de la musique, celle-ci dévie toujours dans une autre direction.
Et puis, surtout, il y a Sylvester Stallone. Le retour vieilli de légendes passées est à la mode en ce moment (Schwarzenegger dans « Terminator Genysis », Harisson Ford dans « Star Wars VII ») mais il est ici particulièrement touchant et émouvant. Stallone rappelle enfin qu’il est un vrai acteur, ce que ces derniers rôles de musclor dans la série des « Expandables » avait fait oublier. Au milieu du film, on est pris à la gorge par ce qui lui arrive. Ajouter à cela deux combats de boxe d’anthologie, qui constituent deux modèles de mise en scène du genre. Le premier nous plonge en immersion totale sur le ring avec Adonis Creed, puisqu’il s’agit d’un impressionnant (et inédit ?) plan-séquence à ses côtés, de son entrée dans l’arène jusqu’à la fin du combat. Le deuxième, dans une forme plus classique mais pas moins efficace, alterne entre les points de vue à la troisième personne avec commentaires des présentateurs dramatisant l’action et effets de mise en scène lors des péripéties de ce combat.
          Entre ivresse du sport et nostalgie du passé, « Creed » n’est que de l’émotion. Le film réussit l’exploit, qui paraissait impensable, de donner très envie de découvrir sa suite…

On retiendra…
Stallone a-t-il déjà été aussi émouvant ? La réactivation de la recette « Rocky » est réussie au-delà de toute espérance.

On oubliera…
Des rebondissements sont téléphonés, notamment l’histoire d’amour.


« Creed » de Ryan Coogler avec Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson,…

samedi 9 janvier 2016

Du Tarantino en conserve (Les huit salopards)

Film de gangster, film d’arts martiaux, film de guerre, et enfin western : de « Reservoir dogs » à « Django unchained », Quentin Tarantino a exploré à chaque nouveau film un genre différent, toujours plus ou moins hybridé avec d’autres, jusqu’au western donc. Or, pour son huitième film, Tarantino se « répète » pour la première fois, et retourne sur les terres du western. C’est peut-être de là que vient la première déception éprouvée en regardant le film : d’une manière inédite, le spectateur est en terrain connu face à un nouveau film de Tarantino.


Western théâtral
Difficile cependant de reprocher à QT sa passion pour le western, raison qui l’y fait s’y replonger, surtout qu’il le fait très bien et « en grand » (au moins dans la première partie) : tournage en 70 mm et photographie somptueuse, décors enneigés flamboyants, costumes magnifiques… et musique (originale) d’Ennio Morricone ! Sauf que tout ceci se retrouve bientôt confiné dans la (grande) pièce unique d’une auberge, qui servira d’abri aux « huit salopards » du titre français, pendant que le blizzard sévira à l’extérieur. Huit personnages à l’identité incertaine, qui chercheront à se connaitre, puis – évidemment chez Tarantino – à se tuer, une fois que le passé de chacun sera déterré. Ce huis-clos enneigé où tout n’est que faux-semblant et où la violence sourd, rappelle le terrifiant « The thing » de John Carpenter. Ça ressemble aussi à une pièce de théâtre, avec cette unité de lieu, de temps, d’action – ce qui n’est pas sans humour, eu égard au prestige du 70 mm avec lequel Tarantino a tourné cette histoire (le format associé aux grandes épopées)…
Narration éclatée en un puzzle temporel de chapitres, dialogues longs et tortueux, pleins de violence mais toujours prononcés avec une exquise civilité, flash-backs, insertions de chansons modernes, répétition d’une scène sous un autre angle, coup de théâtre souterrain… et explosions de violence gore : Tarantino reprend toutes les ficelles formelles de son cinéma, dans ce film qui ressemble à un condensé de son œuvre. C’est donc très bien… mais l’on aurait quand même aimé plus de fraîcheur : en refaisant un western, Tarantino frôle pour la première fois la redite. Ceci peut s’illustrer par un point du film en particulier : la manière dont Tim Roth est dirigé. De ses intonations à sa gestuelle, Tim Roth imite – parfaitement – Christoph Waltz. Ce dernier était-il indisponible pour le tournage (à cause de « 007 Spectre ») ? Lors de la projection, cette imitation crée une confusion, et interroge sur le degré d’inspiration du réalisateur qui n’a peut-être pas su réécrire un rôle imaginé pour un autre.

Malaise
Mais ces quelques problèmes sont des détails à côté de ceux que posent ici les provocations violentes et racistes de Tarantino. On sait bien que QT n’est pas raciste – comment aurait-il pu écrire et réaliser « Django unchained » sinon ? – mais il va trop loin dans « Les huit salopards ». Ce n’est plus du rire qu’il provoque, mais du malaise.
L’origine de ce malaise vient du fait que le film n’est pas adossé à une entreprise de vengeance historique comme « Django unchained » ou « Inglorious basterds » – même si « Les huit salopards » n’est pas pour autant déconnecté de toute ambition historique, puisqu’il évoque les fractures sociales et les rancœurs laissées par la guerre de Sécession. De plus, aucun des « huit salopards » n’est à sauver. Or, un personnage tarantinesque est toujours monstrueux, proche de la caricature. Tous les personnages seront donc rendus abjects au cours du film. En absence de héros positif, et d’entreprise de correction de l’Histoire, Tarantino semble ne tenir aucun discours, et sa manière de montrer le racisme de l’époque ou de représenter la violence apparait alors comme gratuite et complaisante. A croire que Tarantino voulait donner raison à ses détracteurs de toujours ! Après deux films aussi formidables que « Inglorious basterds » et « Django unchained », c’est d’autant plus inattendu et regrettable.
Au lieu d’un grand film sur l’Amérique, « Les huit salopards » ressemble donc plutôt à un huis-clos très bien construit, mais tournant à vide.

On retiendra…
C’est toujours avec grand plaisir que l’on retrouve la forme Tarantino. L’amour que met le réalisateur à ressusciter le western.

On oubliera…
Sans justification évidente, les explosions de violence et les incessantes insultes racistes apparaissent comme gratuites et provoquent le malaise.

A noter :
Quentin Tarantino a convaincu ses distributeurs d’exploiter « Les huit salopards » en 70 mm, avec une ouverture et un entracte. C’est avec un immense plaisir que l’on assiste à cette projection qui revêt alors un caractère exceptionnel et rappelle l’époque classique des grands films hollywoodiens, que l’on ne pouvait plus que vivre par le biais de projections DVD. Gros bémol cependant : ce bonheur ne sera que très difficile d’accès, avec une seule copie 70 mm pour toute la France…


« Les huit salopards » de Quentin Tarantino, avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh,…

vendredi 1 janvier 2016

Top 15 des films de 2015


C’est l’un des meilleurs moments d’une année cinéphile : l’établissement du top des meilleurs films de l’année. On pourrait parler à son propos de tradition, tant sa pratique est répandue. Elle en effet est tellement jouissive : elle transforme les séances de projection d’une année en une traque, celle du meilleur film. En 2016, comme en 2015, et comme les années précédentes, les films défilent jusqu’à ce qu’il y en ait un qui marque la mémoire… On le place alors provisoirement en tête du top de l’année en cours. Mais loin d’apporter une quelconque satisfaction, il ne fait que relancer la recherche du meilleur film : pourra-t-il être détrôné ? Cette année tout semblait être joué le 14 mai 2015 lorsque est sorti « Mad Max :Fury Road ». J’ai déjà dit ici et tout l’importance de ce film hors norme, ce blockbuster d’auteur intelligent et fou qui représente un cinéma à grand spectacle qu’on croyait disparu (et dont « Sorcerer », ressorti cette année, est un éminent représentant). Ça parait dingue pour le quatrième épisode d’une saga commencée en 1979 mais « Mad Max : Fury Road » est aussi le film qui aura le plus résonné avec l’actualité de 2015, car en sus d’être une fable écologique, c’est le seul film de l’année qui parlait du fanatisme religieux, et s’en moquait.

3. Cemetery of splendour
5. The lobster
6. Trois souvenirs de ma jeunesse
7. L'ombre des femmes
9. Taxi Téhéran
11. Valley of love
12. Dheepan
13. Réalité
14. Journal d'une femme de chambre
15. Vincent n'a pas d'écailles

Et pourtant, le film de George Miller ne figure qu’à la deuxième position de ce top 15. J’ai déjà exprimé ici ma gêne à propos de « Le fils de Saul », des questions que sa mise en scène pense résoudre sans toutefois y parvenir. J’ai hésité… mais bien qu’il soit imparfait, le film de László Nemes ne pouvait pas figurer ailleurs qu’en première place. Non seulement pour le choc que sa projection représente, mais surtout parce que c’est sans conteste l’acte cinématographique le plus courageux et réfléchi qu’il ait été donné de voir cette année. Ce film est historique dans les deux sens du terme.
Deux autres films ont été très durs à placer : « Il est difficile d’être un dieu » et « Knight of cups ». Le monstre posthume d’Alexeï Guerman, (que j’avais vu en 2014) est tellement démesuré et tellement exténuant à regarder aussi que lui donner une place était un casse-tête. Notons que ce film désespéré, qui n’appartient à aucune époque, traite aussi du fanatisme religieux, et de ses conséquences… Quant au film de Terrence Malick, il creuse – même si c’est d’une manière unique, si admirable, que j’ai déjà louée ici –  la même veine que ses deux films précédents sortis en 2011 et 2013. Ça n’aurait pas de sens de faire figurer tout en haut de trois des cinq derniers tops les films de Malick… désormais si prolifique.