vendredi 23 janvier 2015

L’allure d’un monument (Etoiles mourantes)

La réédition par Mnémos du space opera écrits à quatre mains par Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach [1] a quelque chose de monumental, tant le livre, grâce à sa magnifique couverture signée Gilles Francescano, est beau et imposant. A sa sortie, « Etoiles mourantes » avait divisé la critique – et cette division ne rend la découverte du roman que plus intéressante aujourd’hui.



Re-re-re-repousser l’horizon fictionnel
L’humanité a rencontré une espèce extraterrestre qu’elle appelle AnimalVille et qui porte très bien son nom. Ces gigantesques êtres peuplant le vide spatial sont en effet capables d’abriter des populations entières d’hommes dans leurs entrailles, vivant en symbiose avec leur hôte. Avec les AnimauxVilles, l’humanité a essaimé dans l’espace. Le voyage est d’autant plus facile que les gigantesques aliens ont une compréhension différente de l’univers, inaccessible à l’entendement humain. Les AnimauxVilles voient l’univers, qu’ils appellent « Ban », comme une grille discontinue de poches tridimensionnelles, repliées sur elles-mêmes, et liées par des points de résonance appelés « alephs ». Les échanges d’un point à un autre rendent accessibles aux AnimauxVilles et aux humaines qu’ils transportent l’univers dans son entier.
L’arrivée de ces créatures a donc bouleversé l’humanité, mais a surtout exacerbé ses désaccords. Jusqu’à provoquer la scission de l’espèce humaine en quatre « Rameaux », quatre voies d’évolution différentes. Pour mettre fin aux conflits les opposant, les quatre Rameaux, à l’instigation des AnimauxVilles, se sont dispersés dans autant de recoins de la galaxie.
A l’idée d’un Rameau correspond un futur possible pour l’humanité : les « Mécanistes », une société guerrière et conquérante où la femme a perdu tous ses droits, les « Originels », qui se désincarnent de leurs corps par le biais d’IA appelés « personae », les « Organiques » qui ont poussé la symbiose à l’extrême, au point d’être capables de modifier par un effort de volonté leur propre corps, et les « Connectés », qui rassemblent leurs esprits dans un flux de données.
Les Rameaux sont indirectement exposés l’un après l’autre dans la première partie du roman. La richesse de leur traitement donne l’impression de se retrouver face non pas à un roman mais à quatre, tant ces sociétés, qui n’ont plus rien à voir entre elles, sont finement détaillées. De vastes intrigues pourraient être racontées dans chacun des Rameaux, indépendamment des autres. De cette richesse de détails naît une profondeur et un réalisme capables de donner une vie propre à ces sociétés, en-dehors de l’intérêt immédiat de l’intrigue. Entre ces Rameaux, la plus grande réussite du duo d’auteurs est à coup sûr le peuple des Connectés, qui ne supportent pas physiquement de vivre sans connexion au réseau, et doivent respecter des sortes de paliers de décompression de données lorsqu’ils s’y reconnectent... Le lien avec notre monde actuel est évident, et plus pertinent que jamais. La première moitié du roman ouvre à chaque nouvelle découverte d’un Rameau à un sentiment de vertige, en repoussant ainsi par quatre fois l’horizon fictionnel.

Une supernova littéraire
La seconde partie, les « Retrouvailles », rassemble toutes les intrigues amorcées dans la première autour d’un système binaire d’étoiles mourantes s’acheminant irrémédiablement vers une supernova. Avec ces deux parties, le roman est donc bâti selon des logiques contradictoires, qui dessinent comme un rebond de l’univers fictionnel : une expansion puis une contraction. Lors de cette dernière, ce n’est plus le vertige de l’ampleur croissante du récit qui agit, mais un sentiment d’inéluctabilité : au fil des pages, le roman se resserre. Il perd de sa fraîcheur, mais gagne l’intensité du compte à rebours : le final est en effet annoncé dès le titre du roman. Or cette supernova est plus qu’une toile de fond aux proportions cosmiques, car elle agit comme un catalyseur dramatique, accentuant puis précipitant sensations et émotions, jusqu’à l’explosion. La construction comme l’écriture-même du roman s’accordent donc à la nature d’une supernova.
« Etoiles mourantes » brille donc par sa construction, son univers fictionnel riche, détaillé, pertinent, mais aussi par l’étonnant concept d’appréhension de la réalité que développent les auteurs tout au long du roman pour expliquer la manière dont les AnimauxVilles se déplacent de points en points dans l’Univers. Ils se basent, on l’apprendra à la fin du livre, sur une théorie scientifique : comme toute bon travail de science-fiction, la lecture d’ « Etoiles mourantes » est donc des plus stimulantes.
Quinze ans après sa publication, l’entreprise follement ambitieuse d’Ayerdhal et Dunyach paraît toujours aussi détonante dans le milieu de la science-fiction française et du space opera en particulier. La construction magistrale du roman et la prospective passionnante développée par le duo d’auteurs, alliés à cette description très sensuelle et originale du voyage interstellaire, ont de quoi faire d’ « Etoiles mourantes » un chef-d’œuvre. Pourtant, on ne peut s’empêcher de tempérer ce jugement enthousiaste par le sentiment d’une perte de puissance dans la deuxième partie du roman. Le rassemblement des intrigues, et donc des personnages principaux, rend certains d’entre eux artificiels. La supernova agit sur la deuxième partie du roman comme un trou noir attire les objets qui s’en approchent. Le final est tel une gravité fictionnelle qui tend l’intrigue de la seconde partie vers lui, à tel point que certains personnages apparaissent soudainement comme des rouages aidant à son arrivée. Un défaut inhérent peut-être à la construction épousant la forme d’une supernova du roman, qui n’en diminue pas pour autant son importance.

« Etoiles mourantes » d’Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach, Mnémos




[1] Originellement paru chez J’ai lu en 1999, c’était le premier titre de la collection « Millénaires ».

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