mardi 6 mai 2014

Etranges écologistes (Night moves)

Après « La dernière piste » (2011), western féministe et inquiétant, au souvenir persistant, Kelly Reichardt retourne au contemporain avec « Night moves » – mais pour filmer une fois de plus des hommes perdus dans la nature. Une œuvre qui s’inscrit dans la continuité de ses films précédents, qui a valu à Reichardt d’être de nouveau en compétition à Venise… mais c’est finalement au festival du film américain de Deauville que la réalisatrice a enfin été récompensée.


Description de gestes et de paysages
« Night moves » suit trois personnages dans leurs préparatifs de ce que l’on comprend rapidement être un attentat au nom de l’écologie. L’engagement de ces « décroissants » pour un mode de vie plus respectueux de l’environnement est total, puisqu’ils vivent en pleine forêt en marge de la société urbaine, presque coupés du monde.
Cette trame permet à la réalisatrice de redéployer sa mise en scène, si précise et brillante. Il y a d’abord son intérêt pour les grands espaces naturels. Les paysages, magnifiques, sont rendus dans une photographie dont les tons évoquent la terre mouillée. Il y a surtout son art de la précision : comme dans « La dernière piste », le film, tout du moins dans sa première partie, est une suite de préparatifs,  gestes dont l’ordinaire est encore renforcé par l’absence d’effets de mise en scène – presque aucune musique n’est là pour intensifier l’action ou poser une atmosphère, et les dialogues sont rares. A tel point que les motivations des personnages, les raisons profondes de leur engagement, sont et resteront énigmatiques.

Angoisse de l’étranger
Avec une mise en scène d’apparence si austère, on pourrait redouter que « Night moves » soit terriblement ennuyeux. Or non : cette narration minimale crée un suspense effroyable. Le paradoxe de la réalisation de Reichardt est qu’en restant dans la pure description, en réduisant au minimum les explications des gestes de ces personnages, elle provoque chez le spectateur de grands efforts d’implication. Le suspense vient du questionnement perpétuel dans lequel il se retrouve plongé : vers quoi tendent les personnages ?
N’étant pas expliqué, ces gestes – pourtant simples mais qui créent un sentiment d’attente croissant – finissent par faire peur. Face à l’engagement de plus en plus radical démontré par les personnages, le suspense s’est mué en inquiétude. Le moins rassurant d’entre eux est celui interprété par Jesse Eisenberg. L’acteur de « The social network » trouve ici un de ces rôles de marginal qui conviennent si bien à son jeu tout en tics et en décalages.
Kelly Reichardt ne filme que du pur quotidien, et pourtant celui-ci est paré d’une inquiétante étrangeté qui fait qu’on vit « Night moves » comme un film d’horreur. Ce tour de force de mise en scène, déjà accompli dans « La dernière piste », expose de nouveau sa puissance dans ce film qui cache encore son vrai sujet – ce n’est pas vraiment d’écologie dont il est question dans « Night moves ».

On retiendra…
La mise en scène qui insuffle un suspense puis une inquiétude proche de celle d’un film d’horreur à une suite de gestes pourtant très ordinaires. La photographie.

On oubliera…
On espère que Kelly Reichardt saura renouveler sa mise en scène dans la suite de sa filmographie. Le titre français du film.

« Night moves » de Kelly Reichardt, avec Jesse Eisenberg, Dakota Fanning,…

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