vendredi 26 décembre 2014

Tenir la longueur (L'aube de la nuit)

C’est le plus long roman de science-fiction écrit à ce jour : plus de 5000 pages, réparties sur sept volumes dans son édition poche en France. « L’aube de la nuit » (1996-1999) de Peter F. Hamilton est bien un seul roman et non pas un cycle car du premier au dernier volume, il n’y a aucune ellipse dans la narration – le découpage des volumes étant d’ailleurs plus ou moins arbitraire (par exemple, l’édition grand format d’Ailleurs et Demain est divisée en six volumes au lieu de sept).


Mélange des genres
Outre sa dimension hors norme, ce space opera se distingue par le curieux mélange des genres qu’il propose. Forcément, sur cette longueur, Peter F. Hamilton a pu convoquer puis brasser tous les thèmes et les attributs du space opera : colonisation de nouvelles planètes, exploration d’univers inconnus, contact avec des entités extra-terrestres, découverte d’artefacts quasi divins, archéologie des ruines de civilisations galactiques oubliées… dans un futur où l’humanité s’est séparée en deux branches, celle acceptant les améliorations génétiques (les édénistes) et celle qui se contente d’augmenter ses organes par la technologie (les adamistes). L’originalité de cette histoire viendra d’une « rupture dans le réel » par laquelle s’engouffreront les âmes des morts. Celles-ci  s’emparent des corps humains à proximité, poussées par l’irrépressible désir de fuir les tourments atroces que subissent les âmes dans l’au-delà. Dotés de pouvoirs extraordinaires (en tirant de l’énergie de la brèche dans la réalité, ils peuvent modifier la réalité), ces morts revenus à la vie sont prêts à tout pour empêcher les vivants de leur faire abandonner les corps dont ils ont pris possession.
L’humanité, dispersée sur plusieurs systèmes solaires mais unie sous l’hégémonie de la Confédération, se retrouve confrontée à un problème métaphysique ou spirituel : accepter l’existence d’un au-delà, décrit comme un lieu de souffrances ultimes, et affronter le retour des morts. Ce problème, sur lequel est bâtie toute l’intrigue du roman, est en fait essentiellement traité par son versant matériel, qu’on pourrait résumer par une invasion zombie interstellaire.
C’est toujours avec une certaine crainte qu’on s’engage dans une lecture aussi longue (que j’ai étalé sur deux ans). Rien que de très enthousiasmant pourtant au départ, lorsqu’on découvre ce vaste univers dont on ne voit pas les limites et le goût de Peter F. Hamilton pour un space opera empreint de classicisme (dans le bon sens du terme). L’auteur réactive à bon escient l’héritage de l’âge d’or de la science-fiction (le parfum d’aventure) avec les caractéristiques du space opera moderne. Malgré la longueur de son œuvre, Hamilton ne multiplie pas exagérément le nombre de personnages principaux. L’intrigue est construite de telle manière qu’elle ne s’appuie sur les avancées parallèles de trois ou quatre personnages seulement. Au fil des volumes, l’auteur fait se rejoindre, se disjoindre, termine ou amorce de nouveaux fils à son intrigue, mais sans jamais éclater son histoire en une multitude de micro-récits. Il n’y a par contre aucun raccourci : Hamilton barre la route de ses personnages de nombreuses péripéties, qui permettent de maintenir constante l’attention du lecteur en ajoutant énormément d’enjeux « locaux » propres à relancer le désir de lecture – désir que l’intrigue en toile de fond, qui ne se laisse que peu à peu deviner, ne pourrait maintenir sur autant de pages.


Ampleur inutile
« L’aube de la nuit » est donc impressionnant pour son ampleur et son adresse à ne jamais vouloir désintéresser ou décourager son lecteur, son foisonnement qui ne vire jamais au fouillis. Mais 5000 pages, c’est long. Vient forcément un moment où des niveaux apparaissent. Lorsque des creux se font sentir dans l’intrigue, sur cette longueur, ça dure des centaines de pages ! La deuxième partie du roman, « L’alchimiste du neutronium », m’a ainsi paru nettement moins passionnante que la première (« Rupture dans le réel »). Arrivé à la dernière (« Le dieu nu »), l’intérêt remonte. Mais commence à poindre l’attente d’un final qu’on espère forcément démesuré, à la hauteur des milliers de pages qui ont précédé.
La déception est donc immense lorsque l’auteur recourt littéralement à un deux ex machina pour résoudre son écheveau d’intrigues en une centaine de pages… Le problème du deus ex machina est qu’il n’est pas justifié par une construction de l’intrigue : on a le sentiment qu’il aurait pu intervenir beaucoup plus tôt. Beaucoup des péripéties imaginées par Hamilton ne servaient donc qu’à alimenter le flot du récit, sans lui ajouter du sens, ni lui apporter d’épaisseur.
Apparait ici l’échec de « L’aube de la nuit » : une grande partie du roman ne fait pas avancer  son intrigue. Son final ne justifie pas sa longueur. Or, l’écriture sans style de Peter F. Hamilton devient vite très fatigante. Le moteur de la lecture n’est donc jamais la plume de l’auteur, mais l’histoire qu’il raconte. Or, une fois qu’on se rend compte qu’une bonne part de cette histoire n’a pas de nécessité narrative, elle devient donc complètement superflue, et ses rebondissements, bêtement artificiels.
5000 pages plus loin, la conclusion est dure : « L’aube de la nuit » est malheureusement une œuvre boursouflée, qui aurait méritée d’être coupée de beaucoup de ses passages les plus maladroits, mal écrits, gratuits ou tout simplement mauvais. Les milliers de pages du roman excèdent de beaucoup trop l’intrigue imaginée par Hamilton, qui voit son sens occulté par l’accessoire et l’agrément.
« L’aube de la nuit » n’est pas du tout le monument que sa longueur faisait espérer. Plutôt une grande aventure, souvent très divertissante, parfois agaçante tant c’est mal écrit, mais – hormis sa longueur qui font de ces volumes de véritables trophées littéraires à ranger sa bibliothèque – complètement anodine.

« L’aube de la nuit » de Peter F. Hamilton, paru dans la collection Ailleurs et Demain des éditions Robert Laffont, repris en poche par Pocket SF

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