jeudi 25 septembre 2014

Pas assez d’eau (Still the water)

Naomi Kawase est une des rares cinéastes à pouvoir se hisser en compétition à Cannes à chaque film depuis sa Caméra d’or (pour « Suzaku » en  1996). « Still the water » était même cette année le seul film asiatique de la compétition officielle. Après avoir adapté un poème narrant une histoire d’amour entre trois montagnes dans le formidable « Hanezu, l’esprit des montagnes » en 2011, ce nouveau film au synopsis très malickien (« [Deux enfants] apprennent à devenir adulte et découvrent les cycles de la vie, de la mort et de l'amour… ») était très attendu.


A la recherche de la grâce
         « Still the water » se déroule sur une île de l’archipel d’Amami au Japon. Par son inscription très profonde dans la nature de cette île et dans les rapports qu’entretiennent les habitants avec cette nature, « Still the water » semble en permanence à la recherche de ce qu’on appelle « la grâce » au cinéma : lorsque, par le jeu des acteurs, la lumière, l’adresse d’un mouvement de caméra ou d’un raccord, des images d’un film réussissent à se connecter à une émotion pure. C’est un état où la scène d’un film semble tout à coup excéder le cinéma et en même temps le réaliser, l’accomplir le plus parfaitement – c’est un moment toujours bouleversant pour le spectateur. Or, fort regrettablement, ce film de Naomi Kawase échoue presque constamment à atteindre cette grâce.
          La faute, peut-être, à une mise en scène trop étudiée, pour susciter cette grâce. Par exemple, le mutisme des personnages principaux du film appuie trop sur l’idée de connexion à la nature… Le mystère entretenu par le film, à la narration volontiers alambiquée alors qu’il ne raconte au final pas grand-chose, participe aussi de cette sensation de mise en scène trop consciente de ses effets.
Autre défaut du film : on finit encore par s’agacer de cette photographie très monochrome. Tout semble étrangement gris plutôt que lumineux dans « Still the water ».
Le problème du film ne tient pas tant à son sujet (le passage à l’âge adulte) qu’à son incapacité à rendre ce sujet essentiel, à le montrer sous un jour nouveau. Sauf en ce qui concerne une séquence, de loin la plus belle du film (à tel point que si « Still the water » n’était pas si long, elle aurait pu le sauver) : la mort de la mère de l’héroïne, montrée comme un moment d’une douceur infinie.
           Cette scène d’une grande et grave beauté prouve que « Still the water » avait le potentiel d’être un grand film (et relance l’espoir pour les futures réalisations de Naomi Kawase). A l’image de ces scènes sous-marines, autres moments d’une beauté folle, mais malheureusement réduites au nombre de deux et pas forcément bien articulées.

On retiendra…
Le temps d’une scène, Naomi Kawase réussit vraiment à incarner les cycles de vie, de mort et d’amour que « Still the water » devait représenter…

On oubliera…
Une mise en scène trop appuyée, qui montre ce qu’elle veut obtenir, sans du coup y parvenir.

« Still the water » de Naomi Kawase, avec Nijirô Murakami, Jun Yoshinaga,…

dimanche 21 septembre 2014

Un gâchis inouï (The tribe)

C’est une idée de génie, inédite dans l’histoire du cinéma : tourner un film entièrement en langage des signes, sans qu’une seule parole ne soit prononcée, et sans sous-titres. Un nouveau genre de cinéma muet, cinéma qui continue donc toujours d’inspirer de nouvelles formes, comme le prouve les succès récents de « The artist » et « Tabou » (quoique le premier soit le moins novateur). Cette idée s’incarne dans « The tribe », le premier long-métrage de l’ukrainien Myroslav Slaboshpytskiy, vainqueur du Grand Prix de la Semaine de la Critique au dernier festival de Cannes.


Prise en otage morale
       Tous les indicateurs sont donc au vert pour faire de « The tribe » un véritable « choc » cinématographique. De choc, il en sera bien le cas. « The tribe » est en effet un film immonde, un véritable scandale encore renforcé par l’incompréhensible pluie de prix et de critiques enthousiastes récoltées par le long-métrage, et dont l’interdiction – justifiée – aux moins de 16 ans du long-métrage donne déjà un aperçu de ce qu’il est réellement.
         Il faut, à propos de ce film, distinguer l’idée de départ du résultat final. Imaginer un long-métrage qui soit vu et vécu différemment selon que l’on soit capable d’entendre et de lire le langage de signes est, on le répète, un coup de génie. Mais qui est malheureusement gâché de la plus vile des manières par un scénario et une mise en scène d’une violence inimaginable.
Slaboshpytskiy raconte en effet dans « The tribe » les sévices subis par un jeune sourd muet dans un établissement spécialisé, dominé par une bande imposant sa loi par la violence, les trafics et la prostitution. « The tribe » nous fait donc vivre, pendant plus de deux heures, l’enfer vécu par son personnage principal et les membres de son « clan ». Ce déluge de violence dans laquelle se repait la mise en scène est d’une cruauté infinie pour les spectateurs du long-métrage. Vivre dans notre société avec un tel handicap est effectivement très difficile, mais il est presque immoral de marteler ce message avec une telle force.
L’idée maitresse de mise en scène, qui est d’ôter ou de donner aux spectateurs des informations sur ce qu’il se passe à l’écran en fonction de sa compréhension du langage des signes et sa capacité à entendre ne s’incarne que dans deux scènes, où le réalisateur-scénariste tue ses personnages. Or la mise en scène du film, bâtie sur des plans-séquences virtuoses au format large 2,39:1 – très impressionnante et qui aurait pu être saluée dans un autre cadre – est si embourbée dans la fausse route de son réalisme qu’elle transforme l’expérience de ces scènes, et particulièrement la deuxième (le final du film) en traumatisme pour le spectateur. L’horreur de la prise en otage morale opérée par le réalisateur sur le dispositif réaliste de sa mise en scène trouve son exemple le plus abject dans la scène de l’avortement sauvage, montrée frontalement et en temps réel. Porter au supplice le spectateur en lui faisant vivre le martyr du personnage est le degré zéro de la mise en scène.
Cet enchainement interminable de scènes choquantes que constitue « The tribe » ruine donc complètement l’idée novatrice qui a guidé la création du long-métrage. D’ailleurs, avant même que le film n’ait vraiment commencé, le réalisateur se tire déjà une balle dans le pied en annonçant dans un carton introductif que le film a été tourné entièrement en langage des signes et qu’il ne comportait ni sous-titres ni voix off. Ce dont tout spectateur se serait rendu compte au cours de la projection (s’il n’était pas déjà au courant avant). Prendre ainsi de haut ses spectateurs n’est de toute manière que la première des humiliations que va dérouler « The tribe »…

On retiendra…
L’idée de départ : une forme inédite de cinéma muet, une projection à l’expérience double. La maitrise des plans-séquences.

On oubliera…
La violence à multiples niveaux qui gâche et anéantit tout le propos du film.

« The tribe » de Myroslav Slaboshpytskiy, avec Grigoriy Fesenko, Yana Novikova,…

samedi 20 septembre 2014

YSL – souvenirs d’une maison de couture (Saint Laurent)

Ecrire sur la figure d’YSL au cinéma requiert désormais une attention soutenue : il faut veiller à ne pas perdre le lecteur entre Yves Saint Laurent (le couturier), « Yves Saint Laurent » (le film de Jalil Lespert, sorti en janvier de cette année), et « Saint Laurent » (le film de Bertrand Bonello, sorti en septembre). Après le doublon des adaptations de « La guerre des boutons » en 2011, 2014 voit de nouveau s’affronter dans les salles deux films français au sujet identique…
En sortant après le film de Lespert, il était à craindre que la projection du film de « Saint Laurent » ne s’apparente pour le spectateur à un long exercice de comparaison… Le réalisateur de « L’apollonide » (2011) allait-il réussir à imposer son film comme une œuvre unique ?


Fascinant mystère
La question devient futile dès la première minute de « Saint Laurent ». Il n’en faut en effet pas plus à Bonello pour atomiser l’œuvre de Lespert, et la reléguer au rang de téléfilm. « Saint Laurent » boxe dans une tout autre catégorie.
Curieux constat : le doublon cinématographique a eu du bon. Comme il le déclare lui-même, savoir que son film sortirait quelques mois après « Yves Saint Laurent » a complétement libéré Bertrand Bonello de toutes les contraintes inhérentes au genre. « Saint Laurent » n’est pas un biopic didactique, académique et emphatique, mais un portrait fascinant, mystérieux, irrésolu.
L’excellente idée de Bertrand Bonello est de ne pas chercher à expliquer le génie du couturier. Son film ne retrace que dix ans de sa vie (1967-1976) et ne fera aucunement référence à ses origines ou à son ascension. A tel point que la vision du film de Jalil Lespert peut s’avérer utile pour tout spectateur ne connaissant pas la trajectoire de ce géant de la mode – ou plutôt, aussi utile que la lecture d’une présentation wikipédia. « Saint Laurent » ne s’embarrasse pas de scènes d’exposition, et étant construit comme une suite de souvenirs proustiens (leur évocation ne suit pas l’ordre chronologique), il est très aisé de se faire submerger par ce flot de souvenirs dès le début du film… ce qui arrivera tôt ou tard de toute manière.
« Saint Laurent » aligne de séquences d’une beauté formelle incroyable. Betrand Bonello avait démontré depuis longtemps son talent pour la composition d’images, mais atteignait à chaque fois une beauté si étudiée qu’elle paraissait toujours très froide. Ici, la construction du film, ce collage-couture de séquences qui saura provoquer plusieurs moments de vertige, et dont le point focal est une figure qui restera floue jusqu’au bout, amène enfin de l’émotion dans son cinéma. La rigueur formelle des compositions, le mystère central et l’inscription dans les années 70 donne même à Yves Saint Laurent des allures kubrickiennes.

Coups d’éclat
Bertrand Bonello surprend par sa direction d’acteur : on n’aurait jamais pu soupçonner auparavant que Gaspard Ulliel soit capable d’une telle interprétation, de même qu’on n’avait encore jamais vu ainsi Jérémie Rénier ou Louis Garrel. Seule Léa Seydoux résiste à ce constat, malheureusement, son personnage étant trop secondaire.
Le film est parsemé de coups d’éclat, tel que cette réunion d’affaires avec des américains où une interprète traduit simultanément toutes les conversations dans les deux langues, créant un flot ininterrompu de paroles transformant les dialogues en abstraction pure. « Saint Laurent » donne aussi réellement à voir le fonctionnement d’un atelier de couture – ce que ne montrait absolument pas le film de Jalil Lespert.
  Alternant entre ivresse et noirceur insondable, d’une incroyable beauté plastique et sonore, le « Saint Laurent » de Bonello est une œuvre d’une puissance redoutable. Le paradoxe de cette évocation, la seule qui soit digne aujourd’hui du couturier, est qu’elle n’a pas été approuvée par la succession d’Yves Saint Laurent (l’absence de contribution de la fondation Bergé-Yves Saint Laurent rend à ce propos la réussite du film plus héroïque encore)… Est-ce la preuve que la fiction de Bonello a su saisir quelque chose au-delà de la légende ?

On retiendra…
A travers la figure irrésolue d’Yves Saint Laurent, Bertrand Bonello atteint enfin ce qui manquait jusqu’à présent à son cinéma : l’émotion

On oubliera…
Bien que présente, l’émotion est encore trop souvent masquée par la froideur.

« Saint Laurent » de Betrand Bonello, avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel,…

jeudi 14 août 2014

Au-dessus de l'Homme, le numérique (La planète des singes : l'affrontement)

La sortie du deuxième volet de la trilogie « prequel » à « La planète des singes » (après « La planète des singes : les origines », 2011), huitième film adapté de l’univers imaginé par Pierre Boulle en 1963, aurait pu être l’occasion parfaite de se désoler, une fois de plus, de l’absence d’inventivité d’Hollywood, qui, en panne d’inspiration, exploite sans vergogne les mêmes histoires – ou plutôt, les mêmes licences… Mais il suffit de regarder l’ouverture de « La planète des singes : l’affrontement » pour comprendre qu’on n’est pas du tout face à un énième produit formaté pour l’été. C’est en fait tout le contraire ! Cette suite montre même qu’on était loin, très loin, d’avoir fait le tour de l’idée maîtresse de la saga de « La planète des singes » – à savoir le renversement sur l’échelle de l’évolution entre l’Homme et le singe.


Où sont les hommes ?
Une idée toute simple, presque évidente, sous-tendait tous les films de la saga : faire des singes les véritables héros du film… et reléguer au second plan les humains. Cette révolution, Matt Reeves l’a enfin accomplie. A tel point qu’on est tout aussi surpris que les singes, présentés tout au long de la première partie du film, lorsqu’ils rencontrent des hommes au cours d’une sortie en forêt. Une si longue exposition où n’évoluent que des animaux en images de synthèse communiquant par signes semblait d’autant plus inespérée que « La planète des singes : l’affrontement » est un blockbuster estival !
Si les apparitions des deux espèces équilibreront par la suite leur importance narrative, le renversement a bel et bien opéré : ce sont les hommes les « étrangers » de cette histoire. Cette impression est autant due à leur relative absence de l’écran qu’à leur cadre de vie (les ruines envahies par la végétation de San Francisco) : toute la direction artistique laisse transpirer le sentiment que l’Homme n’a plus sa place sur Terre… A l’intrigue du film de ménager, ensuite, un suspense efficace autour de la validité de cette impression.
Le singe a pris la place de l’Homme : le concept a beau être connu de tous les spectateurs avant même le début de la projection, grâce à ce renversement narratif inédit, il se révèle plus que jamais vertigineux…

Préserver son calme
L’intelligence de ce dispositif, qui rend si brillant cette « Planète des singes », est portée par le rythme calme de la mise en scène de Matt Reeves. Le réalisateur fait des relations entre ses personnages les enjeux majeurs de cette histoire (il faut que chacun garde son calme), ce qui passe par tout un travail sur les regards, et les gestes. Ainsi, l’intrigue de cet opus, bien que sous-titré en France « L’affrontement », s’appuie sur les émotions, et non pas les scènes d’action. Avec succès puisque jamais les relations hommes-singes, qui se prêtent à tant de métaphores, n’avait été autant creusées… Cette mise en scène redonne aussi du merveilleux dans un genre trop souvent noyé dans les exploits artificiers.
Autre prouesse, si rare dans un blockbuster : la guerre n’est pas attendue par le spectateur comme un héroïque spectacle pyrotechnique « qui en donnera pour son argent », mais redoutée comme la désolation sanglante et malheureuse qu’elle est. Matt Reeves ne souligne pas l’épique des combats mais l’horreur de toute scène de guerre, formidablement réactivée par le décalage de ces situations où l’on voit des singes prendre les armes des hommes.

Cauchemars numériques
« La planète des singes : l’affrontement » marque aussi un jalon de plus dans l’invasion du cinéma par le numérique. L’abandon des costumes et des prothèses, remplacés par la motion capture et les effets numériques pour figurer les singes à l’écran, sert non seulement au réalisme du film mais ajoute aussi un niveau de lecture absent des films originaux (les hommes se voient dépassés par les créatures numériques qu’ils ont contribué à créer…).
Après une telle réussite, on se réjouit même de savoir qu’une suite est en préparation : « La planète des singes » n’a pas fini de nous enchanter.

On retiendra…
Le renversement homme-singe, autorisé par l’usage massif et convaincant du numérique, n’a jamais été aussi vertigineux, d’autant plus que la mise en scène porte la réflexion.

On oubliera…
Le classicisme de cette histoire produit des métaphores puissantes, mais il manque un soupçon de mystère au scénario pour achever de faire de cet « Affrontement » un chef-d’œuvre.


« La planète des singes : l’affrontement » de Matt Reeves, avec Andy Serkis, Jason Clarke,…

mercredi 13 août 2014

Ce à quoi ressemblaient les Jeux de Rome (The Raid 2)

Il y a des projections, très rares, qui vous donnent l’impression d’assister à quelque chose d’historique. Le sentiment que personne, encore, n’avait fait ça au cinéma. Que personne n’avait vu un tel film auparavant.
Ce sentiment, c’est ce qu’on ressentait en 2012 à la sortie de « The raid ». Il s’agit pourtant d’un film d’action, venu de l’Indonésie, dirigé par l’anglais Gareth Evans. Aujourd’hui, deux ans après ce « choc », Gareth Evans et son équipe continuent sur leur lancée avec « The raid 2 ».


La stylisation n’est pas l’outrance
Le plus fort dans « The raid 2 » est que, malgré sa nature de « suite » reprenant sans bouleversement la mise en scène du premier opus, sa projection procure toujours la même sensation d’expérience inédite. Il faut le reconnaître : entre les deux films, personne – même pas à Hollywood, qui prépare cependant un remake – ne s’est encore approché de la folie de cette mise en scène qui catapulte le cinéma d’action dans le champ de l’art conceptuel.
« The raid 2 » est pourtant moins bon que « The raid », au-delà de l’évaporation de la découverte que constituait le premier opus. La faute en revient non pas à la mise en scène, toujours aussi dingue, mais au scénario, qui se veut beaucoup plus fouillé et complexe que celui de « The raid » – mais ne l’est en définitive absolument pas. Gareth Evans a visé à une certaine forme de classicisme du film de mafieux. Il déploie une intrigue d’infiltration convoquant une multitude de personnages répartis dans au moins cinq factions (la police, la police des polices, et trois familles de gangsters). Le tout s’étalant sur plusieurs années, ramenées à deux heures et demie pour le spectateur.
Briser les attentes du spectateur après l’intrigue riquiqui du premier « Raid » (une escouade de policiers doit nettoyer un immeuble de trafiquants, étage par étage) était une bonne idée. Gareth Evans ne manque pas de talent pour filmer ces dialogues, véritables confrontations verbales, avec une stylisation qui fait directement écho au cinéma de Nicolas Winding Refn (et plus particulièrement « Only God forgives » qui se déroule lui-aussi en Asie du Sud-Est) ou de Tarantino. Mais il franchit trop souvent la limite entre stylisation et caricature outrancière. En particulier lors des nombreuses scènes de torture complètement gratuites qui se répètent ad nauseam dans cette partie du film… Procédé beaucoup trop facile pour maintenir l’hyper lucidité du spectateur devant le film, même en dehors des scènes d’action, et qui fait basculer plus d’une fois le film du côté de l’abject.

Rendre palpable le présent
On croit alors la surprise de « The raid » complètement pervertie dans cette suite lorsque, enfin, l’intrigue se simplifie soudainement et redevient aussi consistante que celle du premier « Raid » : tuer, avancer d’un niveau, tuer,… Terminées les prétentions de cinéma classique ! Celles-ci ne pouvaient de toute manière pas s’accorder avec la stupidité abyssale de la « morale » finale du film. Cette pirouette, ce retour au jeu-vidéo, au ludique sans conséquence, est un véritable pied-de-nez aux deux heures de mille-feuille narratif qui lui ont précédé (on comprend alors que celles-ci servaient aussi à faire naître l’attente chez le spectateur). Et une délivrance pour le spectateur, rassuré de se retrouver face à un spectacle jouissif plutôt que devant une entreprise nettement plus malsaine...
Il s’agit là du point le plus singulier du cinéma d’Evans : en réduisant son scénario au spectacle le plus primaire (avancer et tuer), le film quitte sa condition de série B d’action pour gagner le statut d’expérimentation art et essai. En effet, lors de cette succession de scènes d’action, la narration est ramenée au présent le plus direct, pour être concentrée en du pur instantané. Le spectateur fait alors totalement corps avec les personnages à l’écran. Par ces combats hyper violents, filmés quasiment en temps réel au moyen de plans séquences ultra-chorégraphiés, d’un réalisme sans pareil (dans le sens où l’on voit que chaque coup fait – atrocement – mal), « The raid 2 » devient une expérience du présent. Le film n’est plus une simple projection, mais une expérience cinématographique, par la manière dont il se joue de l’empathie de ses spectateurs pour les impliquer dans la démesure qui se produit à l’écran. Les spectateurs souffrent à chaque coup qui est porté, tremblent face à la menace de l’ennemi suivant… Ils sont figés dans le ressenti du présent de l’écran. De plus, l’expérience est vécue collectivement : rares sont les films à procurer de telles sensations si intensément, qui sont capables de suspendre une salle entière. Devant « The raid 2 », la dimension collective d'une projection cinématographique est réjouissante, puisque l'on s'aperçoit que l'on souffle avec ses voisins aux mêmes moments pour relâcher la tension… et supporter le prochain déchaînement de violence.
Au générique final, « The raid 2 » vous déposera aussi fatigué que son personnage principal. Le signe d’un film véritablement hors-normes.

On retiendra…
La mise en scène des combats, qui transforme la vision en expérience intense de l’instant présent.

On oubliera…

Gareth Evans confond outrance et stylisation, et n’est sauvé que par la force irrésistible de son finale.

« The raid 2 » de Gareth Evans, avec Iko Uwais, Arifin Putra,…

mardi 12 août 2014

L’étranger (Under the skin)

C’est tel un inconnu que Jonathan Glazer arrive en 2014 sur les écrans de cinéma avec « Under the skin », après un passage en compétition à la 70ème Mostra de Venise. Jeune cinéaste, il ne signe que son troisième long-métrage… dix ans après le précédent, « Birth ».  Dix années, cela ne semble pas de trop pour préparer cette suite de visions hallucinées qui fait de « Under the skin » un film marquant irrémédiablement la mémoire.


L’objectivité de l’écrit et des images
Du roman éponyme signé Michel Faber dont « Under the skin » est adapté, Jonathan Glazer ne garde que l’intrigue générale et la localisation : une inconnue aux traits féminins parcourt en van les routes écossaises, cherchant des auto-stoppeurs isolés auxquels elle réserve un funeste sort… Pour le reste, le réalisateur transcende ce pâle matériau romanesque – presque un conte philosophique – traitant de l’« étranger ». En fait, Jonathan Glazer s’empare si bien de cette histoire au cinéma qu’on en vient à penser que l’écrivain Michel Faber s’est trompé de médium lorsque, le premier, il en a fait œuvre. Comment, en effet, rendre absolument étrangers les actions et les pensées d’une entité (au départ) non-humaine, tout en employant un langage nécessairement proche et accessible du lecteur ? Le roman se retrouvait enfermé dans une impasse. Au contraire, Jonathan Glazer montre qu’il est possible, par l’objectivité des images, d’exposer une altérité irréductible et incompréhensible, sans détruire l’intérêt de son œuvre pour ses spectateurs.

Double étrangeté
           Tout est étranger dans « Under the skin », et pourtant ses situations relèvent du commun : on y suit, la majeure partie du temps, une conductrice perdue demander son chemin à des hommes isolés, en leur proposant un voyage en stop. Mais quelque chose cloche dans l’attitude de la conductrice, qui tient à sa posture, son regard, ses émotions : elle semble en décalage avec la population d’hommes seuls qu’elle accueille dans son mini-van. Cette impression est encore plus vive lorsqu’elle se retrouve au milieu d’une société (la conductrice traverse parfois des villes, voire s’y arrête). Ce décalage entre la conductrice et l’humain, en forçant le déplacement du regard, rend tout étranger : non seulement la conductrice, donc, mais aussi cette humanité qui, bien qu’elle ne fasse rien d’extraordinaire (rentrer à pied du travail, se promener en bord de mer, faire ses courses, se retrouver dans une boîte de nuit) n’a jamais parue aussi mystérieuse et bizarre !
           Jonathan Glazer a eu l’idée géniale, pour faire naître cette double étrangeté, de faire jouer la non-humaine par une star planétaire, Scarlett Johansson, et, de la filmer en caméra cachée demander son chemin à de parfaits inconnus (qui jouent donc leur propre rôle). Ajoutant ainsi un niveau de lecture à son film, et conférant encore un peu plus de puissance à ces images qui n’en manquaient déjà pas.

Cinéma singulier et total
En effet : pour viser à cette objectivité seule à même de rendre compte d’une altérité impénétrable (dans la première partie), la mise en scène est d’une froideur – et en même temps, d’une beauté – inouïe. Plastiquement renversant, et accompagné d’une superbe bande originale, « Under the skin » enchaîne des séquences qui saisissent le spectateur et le figent dans une position stupéfaite devant la singularité de ce film à nul autre pareil. Parmi ces séquences citons la séquence d’ouverture, faisant penser à l’alignement des planètes de « 2001 : l’odyssée de l’espace », qui relève du poème visuel, de l’abstraction géométrique, et qui annonce en tout cas une altérité pure. Citons encore cet espace noir où la conductrice piège ses proies, là aussi totalement abstrait, où solide, liquide, mort et désir se mêlent dans un mélange terrifiant.
Dans sa composition d’une entité non-humaine, Scarlett Johansson trouve son plus grand rôle à ce jour. Un rôle à nul autre pareil, qui ne s’appuie pas sur la parole (seulement quelques répliques au sens anodin seront prononcées) et auquel l’actrice offre tout son corps.
           Le film baisse légèrement en force dans sa deuxième partie, lorsque Jonathan Glazer nous permet de comprendre le personnage de la conductrice. « Under the skin » perd alors un peu de son étrangeté radicale, mais pas de son excentricité, comme le prouvera la fin, d’une ambigüité là encore des plus marquantes.
          « Under the skin », par son étrangeté très dérangeante qui résiste à la compréhension, mais aussi par sa beauté, est un film au souvenir indélébile, une œuvre de pur cinéma.

On retiendra…
La singularité de cette œuvre de cinéma total et radical, qui éclate dès son ouverture.

On oubliera…
Une deuxième partie légèrement moins forte que la première.


« Under the skin » de Jonathan Glazer, avec Scarlett Johansson,…

dimanche 13 juillet 2014

Hotel (Xenia)

Cette « nouvelle épopée grecque » - comme le présente le distributeur du film – est effectivement un road movie situé en Grèce. Suite au décès de leur mère, deux frères albanais, Dany et Odysseas, partent à la recherche de leur père qu’ils ne connaissent pas, pour lui réclamer  une partie de sa fortune mais surtout sa reconnaissance, indispensable à l’obtention d’un passeport grec.


Un rempart à la crise
Sur cette amorce a priori lugubre comme une tragédie grecque, Panos H. Koutras déploie un univers très coloré, une folie, un humour qui évoquent beaucoup le cinéma de Pedro Almodovar. Semblant d’abord un peu forcée, l’extravagance du personnage principal, Dany, devient rapidement aussi attachante qu’elle agaçait au départ, à l’image du film dans son ensemble. Les embardées excentriques des deux frères,  qui insufflent émotion et énergie au long-métrage, font contrepoint au cadre nettement plus inquiétant où se déroule cette histoire, soit la Grèce en pleine crise de la dette, où sévissent en presque totale impunité des ligues d’extrême droite.
L’appel au rêve apparaît alors comme une nécessité pour Dany et Odysseas, capables de réinventer leur misère en conte de fées. C’est ainsi que sur le chemin les menant à leur père, Dany embarque bientôt son frère Odysseas dans des auditions pour concourir à l’équivalent grec de la « Star Academy ». Pour cette fratrie, le rempart le plus efficace contre la tristesse ambiante est les chansons de la diva italienne Patty Pravo, réinterprétées dans des fabuleuses scènes musicales où l’émotion souvent affleurante éclate soudainement. Interviennent aussi, à des moments toujours inattendus, des séquences oniriques, qui participent au décollement du film de ce dur portrait de la crise sociale grecque dépeint par ailleurs.
C’est cette capacité à réenchanter son environnement que Panos H. Koutras célèbre à travers cette comédie douce-amère. Koutras a la très bonne idée, avec les auto-persuasions de Dany, de piéger ses spectateurs ou de laisser planer le doute sans jamais trancher. Comme le montre la fin de son film, vivre importe plus que de débrouiller mensonges et vérités.

On retiendra…
Difficile de résister à la capacité de réinvention de ces personnages, pourtant persécutés dans la Grèce en crise. La mise en scène, lorsqu’elle ne résout pas les ambigüités.

On oubliera…
Le mauvais goût de certaines séquences se traduit parfois par quelque laideurs visuelles.

« Xenia » de Panos H. Koutras, avec Kostas Nikouli, Nikos Gelia,…