lundi 3 novembre 2014

L'horreur des tranchées (Le grand amant)

Au cours de la bataille de la Somme en 1916, James Edwin Rooke, officier anglais, raconte l’horreur de la guerre des tranchées dans son journal. Rooke est aussi poète. Mais comment interpréter dans ses écrits l’apparition soudaine d’une Dame, femme sublime qui lui apparaît alors qu’il se retrouve blessé au fond d’un trou d’obus ?
« Le grand amant » : les éditions ActuSF ont eu l’excellente idée de rééditer cette novella de l’immense Dan Simmons, écrite en 1993, et traduite en France dans un recueil chez Albin Michel deux ans plus tard. Le recueil étant indisponible aujourd’hui, la réédition de ce texte est donc d’autant plus précieuse, et fait sens au moment du centenaire de la guerre 14-18. Dommage cependant que celle-ci se fasse sous une couverture aussi moche.


Avec ce journal d’un soldat des tranchées, Dan Simmons restitue le cauchemar des tranchées dans une suite de tableaux terrifiants. Quel que soit le sujet auquel s’attaque l’écrivain, l’écriture fait mouche à chaque fois, et encore une fois l’immersion du lecteur au cœur de la bataille de la Somme est quasi immédiate. Cette description du quotidien des tranchées et des différents assauts à travers le no man’s land auquel prend part J. E. Rooke est aussi effroyable que poignante. Simmons a de plus enrichi son texte de véritables « poèmes des tranchées », attribué ici à son personnage fictif Rooke, qui permettent grâce aux notes de fin d’ouvrage de découvrir cette littérature et ses figures majeures (du seul côté anglophone, cependant) – prouvant s’il en était besoin la précision du travail documentaire de l’auteur.
En tant que roman historique, « Le grand amant » (qui est le titre du plus célèbre de ces « poèmes des tranchées ») constituerait déjà un grand texte presque documentaire sur la monstruosité et l’absurdité de la guerre. Mais Dan Simmons va plus loin en introduisant au mitan de sa novella une tonalité fantastique qui prendra ensuite de plus en plus d’importance : l’apparition d’une mystérieuse Dame à J. E. Rooke, en plein champ de bataille. Ces visions, qui font d’abord s’interroger le lecteur sur la santé psychologique du narrateur, permettent à Dan Simmons de donner une force extraordinaire à ces tableaux de la guerre en introduisant dans son texte de brusques contrastes très saisissants. Ces visions élèvent aussi « Le grand amant » bien au-delà de la simple reconstitution, vers une étude des pulsions de mort.

L'Amour et la Mort, G. F. Watts

La fin de la novella prouve aussi, une fois de plus, que Dan Simmons est le maître incontesté des finales. L’immersion y est totale : décrocher de la lecture devient impensable lors du dernier quart de la nouvelle. L’émotion déborde et la résolution de cette histoire, qui tourne autour du tableau « L’Amour et la Mort » (1885) de G. F. Watts[1], et du poème « Le grand amant » de R. Brook, est bouleversante. « Le grand amant » n’a pas usurpé son Grand Prix de l’Imaginaire (catégorie nouvelle) de 1996.

« Le grand amant » de Dan Simmons, aux éditions ActuSF, collection de poche Hélios



[1] Et non pas G. E. Watts, petite coquille page 165…

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