mardi 26 juin 2012

Monstrueux (Faust)


« Faust » est un choc esthétique. Pour décrire une telle ambition, on ne peut que parler de « film monstre ». Avec une telle œuvre, le réalisateur russe Alexander Sokourov a très logiquement remporté un Lion d’or à Venise l’an dernier.


Un film monstre ne se comprend que partiellement (à la première projection). En regardant « Faust », le spectateur est soumis à un flux continu de paroles, et comprendre l’enjeu des discussions incessantes du docteur Faust avec son usurier, l’incarnation du Diable, est souvent ardu et peut-être impossible. Le scénario est adapté de la pièce de théâtre de Goethe. Mais qu’importe, la matière est là, et appelle à d’autres visionnages pour pouvoir être saisie plus complètement. C'est ce qui rend les films monstres si exigeants : il faut accepter, lors de la projection, d’être dépassé par ce que l'on voit.
Ce qui n’empêche aucunement d’être emporté par le film. On est d’abord ébloui par l’image du film : « Faust » est un tableau en mouvement.  Je doute que l’on voit plus belle photographie cette année. Le format de l’image étonne déjà : carrée, aux bords arrondis, elle fait penser à celle capturée par une très vieille caméra. Lorsqu’un réalisateur transforme son image pour lui donner une référence picturale, celle-ci se retrouve souvent lissée. Ici, les couleurs changent, l’image vit, respire comme jamais. Sans aucun souci d’uniformité, la photographie passe d’une palette de couleurs, d’une référence picturale à une autre, au gré des changements de décors (le lavoir, la taverne, la forêt,…) ou même des changements de plan.
Ebloui par la mise en scène ensuite : tout est filmé dans une grande fluidité avec une Steadicam toujours mouvante, fluidité qui s’oppose aux distorsions de l’image sans cesse gauchie, tordue, anamorphosée. A ce travail sur l’image répond celui sur la direction d’acteurs. Les mouvements des personnages sont toujours gênés, par les décors, souvent étroits, ou obstrués par la foule. Les personnages sont toujours en train de se débattre pour se déplacer, dans une agitation futile, image de la vanité de la vie terrestre. De même, le travail sur le son est aussi stupéfiant, aussi bien sur le mixage sonore que sur la bande originale.
Assurément une des plus grandes oeuvres cinématographiques de l'année.

On retiendra…
La photographie, qui n’a jamais aussi bien rendue l’idée d’un tableau en mouvement. La mise en scène.

On oubliera…
Ce n’est pas vraiment un défaut : les dialogues sont difficiles à saisir, le travail de traduction en français a dû être très difficile.

« Faust » de Alexander Sokourov, avec Johannes Zeiler, Anton Adasinskiy,…

lundi 25 juin 2012

Du jamais vu (The raid)

           Ce film indonésien avait fait sensation au festival de Toronto l’an dernier. Il y avait été décrit comme la nouvelle référence en matière de cinéma d’action. Après la projection, cette phrase semble complètement creuse tant « The raid » surclasse tout ce qu’on a pu voir dans le genre.


 Trente étages mais un seul degré
L’histoire est simple : une escouade de policiers doit démanteler un réseau de trafiquants de drogue retranchés dans un immeuble en décomposition de trente étages. Une simplicité qui, loin d’être un défaut, constitue l’atout maître du film. Pas une once de second degré ne traverse la mise en scène de Gareth Evans. Le pitch peut faire rire, mais tout ça est filmé avec un sérieux qui propulse déjà « The raid » parmi les meilleurs films du genre.
Il n’y a pas que cette simplicité qui tire le film de partout vers l’irréel : ses incessants combats chorégraphiés, ses personnages (presque) invincibles, la multiplicité de ses rebondissements auraient pu transformer « The raid » en une parodie burlesque de film d’action. Mais le réalisateur, par sa mise en scène, maintient obstinément le cap du réalisme, quelles que soient les extravagances qu’il a écrites dans son scénario ou demandées à ses acteurs-cascadeurs. Un exemple parmi d'autres : il ne triche pas avec les décors en refusant les plans impossibles. Le ton est grave, l'image d'un gris très pâle. On y croit, on est plongé dans l’histoire, le cauchemar de ses policiers est aussi le nôtre – condition nécessaire pour faire naître l’intense tension qui parcourt le film du début à la fin.
De même, les combats sont ici éloignés des chorégraphies aériennes tirant vers la danse ou la poésie comme dans « Hero » ou « Tigre et dragon ». Ici, les coups font mal, les couteaux éviscèrent, les membres se brisent et tous les éléments du décor sont exploités par les combattants. Le film est quand même interdit, avec raison, aux moins de 16 ans.

Inlassables scènes d’action
Les policiers, qui se retrouvent piégés dans l’immeuble, doivent pour survivre capturer le boss final, ou plutôt le chef de ce réseau criminel, qui pilote tout l’immeuble depuis son appartement au quinzième palier. L’histoire est en fait plus complexe que cela, mais obéit toujours à ce principe : il faut monter les étages, passer d’un niveau à l’autre comme dans un jeu-vidéo, car chaque niveau est plus dur que le précédent. Le générique final reflète très bien cette inspiration : la partie relative aux acteurs, très longue, est une liste numérotée des personnages, nommés par l’arme qu’ils utilisent ou par l’étage où ils se trouvent.
Comme on l’a dit, la simplicité de ce dispositif tirée du jeu-vidéo est bien plus réjouissante que problématique et permet surtout à Gareth Evans de réaliser une montée en tension impressionnante du début à la fin de son film. Lorsque les combats se déclenchent dans la deuxième partie du film, la plus longue, la succession de scènes d’action ne connaîtra pas de fin. Ni de baisse de régime : le rythme dingue et crescendo de « The raid » empêche le spectateur de décrocher. C’est ce qui rend ce film inouï : une suite incessante de bagarres, rythmées par la très bonne musique électronique de Shinoda et Trapanese [1], qui surprennent toujours, qui ne lassent jamais. Au bout de dix minutes, on se dit que c’est exceptionnel. Après une heure de ce régime, on ne peut plus qu’avouer qu’on n’avait encore jamais vu ça.
Le spectacle est incommensurable (impossible d’être déçu), le genre est poussé à son paroxysme, mais ce film ne vous plongera pas dans un abîme de réflexion à la fin de la projection. A cette altitude, ça n’a aucune importance. Mais c’est ce qui explique que je ne lui ai pas mis la note maximale. Dans une telle formule, peut-on apporter plus de profondeur ? Qu’il y réponde ou non dans ses prochains films, qu’il essaie ou non de faire encore plus grand, Gareth Evans est assurément un réalisateur à ne pas perdre de vue.
Des films de cet acabit, des ovnis pareils, sont très rares. Essayez de ne pas le rater.

On retiendra…
Une succession (quasiment) ininterrompue de scènes d’action aussi impressionnante que leur escalade, et d’un sérieux extraordinaire.

On oubliera…
Les quelques réflexions du film sont très basiques.

« The raid » de Gareth Evans, avec Iko Uwais, Yayan Ruhian,…


[1] Dans la version originale, la bande-son est composée par Prayogi et Yuskemal. Le distributeur américain du film a commandé à Shinoda et Trapanese une nouvelle bande-son pour le public occidental, alors que le film était encore en production. 

lundi 18 juin 2012

Grrrimm ! (Blanche-Neige et Blanche-Neige et le chasseur)


L’adaptation de contes est à la mode à Hollywood. Ceux-ci étant libres de droit, chaque studio y va de son adaptation. C’est ainsi que deux films adaptés du conte des frères Grimm « Blanche-Neige » sont sortis au cinéma en 2012, avant l’arrivée prochaine de « Hansel et Gretel », « La belle et la bête » ou encore « La belle au bois dormant ». Le premier, sorti en avril, est « Blanche-Neige » (« Mirror, mirror » en VO) de Tarsem Singh. Le deuxième, « Blanche-Neige et le chasseur », sorti en juin, est réalisé par Rupert Sanders. Au milieu des remakes/reboots/prequels, une telle répétition ne choque même plus. L’an dernier, on s’était bien amusé de la sortie quasi-simultanée des deux adaptations de « La guerre des boutons » en France. Et quand on compte le nombre d’adaptations de « Dracula » en préparation à Hollywood…


La confrontation entre les deux long-métrages est très inégale. La réalisation de Tarsem Singh m’avait déjà ébloui dans « Les immortels », son précédent long-métrage, et l’on retrouve dans « Blanche-Neige » la même maîtrise visuelle et une direction artistique atypique, onirique et ambitieuse. « Blanche-Neige et le chasseur » est lui un des pires blockbusters de l’année, doté des plus mauvais dialogues que l’on ait entendu depuis longtemps. Rupert Sanders va beaucoup trop vite et échoue totalement à donner vie et consistance à ses personnages, brossés à trop gros traits et maladroitement interprétés… Son film manque lamentablement de souffle.

La pomme
S’éloigner du conte originel et du film concurrent a été le credo des deux équipes de scénaristes. Tandis que l’oeuvre de Tarsem Singh est une très divertissante comédie, agréable et superficielle, « Blanche-Neige et le chasseur » lorgne vers l’heroic fantasy et se veut sombre et épique sans y parvenir du tout. La figure du prince charmant présentée par les deux films permet de bien saisir leurs différences : dans « Blanche-Neige », il s’agit d’un ingénu qui avalera au cours du film un philtre d’amour pour chien, alors que dans le film de Rupert Sanders, c’est un chasseur veuf qui noie son chagrin dans l’alcool.
Les deux films se rapprochent curieusement sur l’adaptation du passage le plus emblématique du conte, le moment où la sorcière propose une pomme empoisonnée à Blanche-Neige : cette scène est rejetée au second plan dans les deux long-métrages. Elle a dû embêter les scénaristes, puisqu’aucune des deux intrigues ne s’y attarde : la pomme est reléguée à l’épilogue dans le film de Singh, et accessoire interchangeable dans le film de Sanders.

La Reine
C’est la seule réussite du film « Blanche-Neige et le chasseur » : les métamorphoses subies par la Reine sont plutôt impressionnantes. Qu’elle demande conseil à son miroir magique ou qu’elle se transforme en une nuée de corbeaux, qu’elle vieillisse puis rajeunisse de trente ans en quelques minutes, la Reine est le seul personnage qui atteint la dimension épique que cherchait désespérément le réalisateur, par la grâce des effets spéciaux. Rupert Sanders vient de la pub, et cela se remarque. Son film n’est qu’une succession de scènes-clips grossièrement et rapidement reliés. Mais paradoxalement cette empreinte publicitaire convient bien aux apparitions de la Reine, surtout lorsque celle qui l’interprète est notoirement connue comme égérie de Dior…
La position de la Reine dans le film de Tarsem Singh est symétriquement inversée : c’est le seul personnage qui ne convainc pas. Julia Roberts n’est jamais drôle dans son rôle, et devient rapidement irritante. Etrange que le réalisateur ait buté contre cette figure, si importante dans le conte, alors que tous les autres personnages sont admirablement bien rendus.

Les nains
                Ils sont incontournables. Et irrésistibles dans « Blanche-Neige ». La direction artistique étonnante qui marque les films de Tarsem Singh les a transformés en géants dans une des idées les plus fabuleuses du film.
                Dans « Blanche-Neige et le chasseur », ils gardent leur côté pittoresque mais à l’image du film ils sont trop pompeux. En particulier le plus vieux d’entre eux, une sorte de prophète reconnaissant le messie en Blanche-Neige, au point qu’il en devient involontairement comique.

Blanche-Neige
                Surprise : Lily Collins incarne parfaitement la Blanche-Neige du film de Tarsem Singh. On tombe sous le charme de sa fraîcheur et l'actrice vole aisément la vedette à Julia Roberts. Kristen Stewart n’est qu’un pâle pantin dans le film de Rupert Sanders. Lorsqu’elle a dû se rendre compte que le réalisateur n’allait pas lui permettre de faire exister son personnage, comme celui de tous les autres acteurs, à cause de la rapidité du scénario, on a l’impression qu’elle s’est complètement effacée, ânonnant sans conviction les ridicules répliques écrites par les scénaristes en panne totale d’inspiration. Chris Hemsworth a choisi la voie inverse : il surjoue le chasseur barbare et son cabotinage insupportable éclipse un peu la médiocrité de sa partenaire.

La chanson finale
Et oui, les deux films s’achèvent par un clip ! Comme dans un film de Bollywood, « Blanche-Neige » a le droit à une chorégraphie finale qui convient parfaitement à l’esprit du film. La chanson interprétée par Lily Collins fait une excellente surprise finale et m’a étrangement beaucoup plu. Ce qui n’est pas du tout le cas de celle de Florence + The Machine à la fin de « Blanche-Neige et le chasseur ». Un jugement qui tient peut-être aux qualités respectives des deux films.

On retiendra…
La réalisation toujours aussi étonnante de Tarsem Singh, accompagnée d’une direction artistique audacieuse. Les maléfices de la Reine dans le film de Rupert Sanders.

On oubliera…
Les dialogues et la réalisation du film de Rupert Sanders, ainsi que l’interprétation générale des acteurs. Alors que seule Julia Roberts est agaçante dans le film de Tarsem Singh.

« Blanche-Neige » de Tarsem Singh, avec Lily Collins, Julia Roberts,…
« Blanche-Neige et le chasseur », avec Kristen Stewart, Charlize Theron,…

mercredi 30 mai 2012

Presqu'une préquelle (Prometheus)




-          Tu n’aurais pas du Smecta ? J’ai un mal de ventre terrible depuis ce matin…
-          Je vais t’en donner un, car j’ai vraiment besoin de ton aide pour le dernier article avant les vacances d’été… Mais je vais supprimer le nom du médicament de la critique, sinon on va croire que nous nous mettons au placement de produit.
-          Ah ! Ça va un peu mieux…
-          C’est l’attente qui t’a rendu malade ?
-          Ne m’en parle pas. Après Cannes, voilà l’ultime récompense de cette fin d’année : le « retour à la science-fiction » de Ridley Scott, trente ans après « Blade runner » et « Alien, le huitième passager ». Ces deux films avaient révolutionné le cinéma de science-fiction et donné à Ridley Scott un statut de démiurge hollywoodien qu’il a lentement perdu par la suite, si l’on excepte « Gladiator » en 2000. Mais peu après le triomphe d’ « Avatar » de son grand rival James Cameron, Ridley Scott avait déclaré son ambition de faire encore mieux avec « Prometheus ». Un film annoncé - avant que le réalisateur ne le démente - comme une préquelle à la saga « Alien ». Dernièrement, la bande annonce spectaculaire faisait craindre que le film ne soit qu’un remake du premier opus de la saga… Une confusion qui ne faisait que renforcer l’attente.
-          Maintenant que nous avons vu le film, un constat s’impose : « Prometheus » n’est pas du tout le film que nous attendions.
-          Ce qui est mille fois préférable ! Ridley Scott va en décontenancer plus d’un, en signant ce film très dérangeant. Un adjectif que l’on ne peut appliquer que trop rarement à un blockbuster, et qui fait donc tout le prix de cette œuvre.
-          L’énigmatique prologue du film m’a beaucoup rassuré : « Prometheus » n’est pas un remake. Mais oui, c’est bien une préquelle.
-          Un immense antépisode. Il ne fait aucun doute que « Prometheus » est le film le plus spectaculaire sorti au cinéma depuis « Inception » en 2010. Ce qui frappe d’emblée est la splendeur visuelle, qui se déploie naturellement en 3D. La photographie est incroyable. H.R. Giger a de nouveau été appelé à la direction artistique, lui qui avait dessiné les décors et la créature d’ « Alien ». Les créations biomécaniques de l’artiste avaient fini par disparaître dans les suites, mais « Prometheus » les ressuscite pour notre plus grand malaise… Peut-être prendrez-vous conscience des allusions qui rendent si particulier l’univers d’« Alien ».
-          Il n’y a pas que la direction artistique qui rappelle « Alien ». Le scénario aussi…
-          Faux ! Ridley Scott fait heureusement preuve d’intelligence ! Dès que le spectateur croit reconnaître l’intrigue d’ « Alien », le réalisateur brise aussitôt cette impression en faisant bifurquer le film dans une direction inattendue. Ce jeu entre le surgissement d’échos à l’œuvre originelle et leur rupture immédiate ne peut évidemment s’apprécier que si l’on connait le premier opus de la saga, dont le visionnage, même s’il n’est pas obligatoire, est fortement conseillé.
-          Mais « Prometheus » a aussi d’autres références ! Celles-ci s’étalent des mythes grecs à « 2001 : l’odyssée de l’espace » (le personnage joué par Guy Pearce) et jusqu’à… « Lawrence d’Arabie ».
-          Revenons à ce qui fait de « Prometheus » un blockbuster dérangeant. Ridley Scott a fait des véritables choix de mise en scène qui ne plairont peut-être pas à tout le monde. S’il est bien moins effrayant qu’ « Alien », il se distingue par sa terrible froideur. Même s’il reprend comme personnage principal une femme, la mise en scène est ici très distanciée. Le spectateur n’est plus invité à plonger dans le tourbillon des émotions qui assaille le personnage principal. Ce qui perturbe, trouble, déstabilise, c’est l’impassibilité de la mise en scène, présente du début à la fin, et jusque dans les moments les plus spectaculaires…
-          Le film n’a pas fini de vous surprendre. Notamment par sa fin…
-          Il est temps de s’arrêter. Aïe ! Je n’en peux plus de ces maux de ventre…
-          Mais… Regarde ton ventre ! Tu es enceinte ou quoi ?

On retiendra…
La beauté sombre et inouïe des images. La froideur de la mise en scène. Le casting incroyable. La 3D.

On oubliera…
Pourquoi vouloir tout expliquer dans une histoire ? Si « Alien, le huitième passager » est aussi terrifiant, c’est en partie grâce au mystère qui entoure la planète et sa créature. Donner une explication à cette énigme n’est donc absolument pas pertinent, et c’est en ce sens qu’il vaut mieux ne pas considérer « Prometheus » comme une préquelle à « Alien, le huitième passager ».

A noter :
Depuis qu’il a découvert la 3D, Ridley Scott a déclaré qu’il ne réaliserait plus jamais de film sans elle.

« Prometheus » de Ridley Scott, avec Michael Fassbender, Noomi Rapace, Charlize Theron,…

En différé de Cannes, la suite (Sur la route et Cosmopolis)



-          J’enrage ! Les lecteurs de cette semaine le savent, mais nous non ! Aurons-nous pu le voir ? Aura-t-il été critiqué dans cet article ou celui de la semaine dernière ? Raah !
-          Du calme ! Tu n’as pas besoin de te mettre dans un état pareil… Au moins pour « Sur la route ». Ce serait une gigantesque surprise si ce film remportait la récompense suprême.
-          Ah ! Hélas… Le film était si attendu que la sélection officielle du festival de Cannes ne pouvait pas ne pas l’accueillir. Des films en compétition c’était donc aussi le plus redouté : s’y trouvait-il pour sa qualité… ou pour contenter une attente disproportionnée ? ça va être douloureux, mais il faut dire la vérité, qui est du côté de la deuxième option.
-          Tant d’attente pour ça ! L’adaptation du roman de Jack Kerouac au cinéma, on en entendait parler depuis des dizaines d’années. De nombreux projets se sont succédés au bureau de Francis Ford Coppola, qui, depuis qu’il avait acheté les droits du roman en 1978, cherchait à en faire un film. Le livre lui tenait tellement à cœur qu’il renonça à l’adapter lui-même, puis à l’adapter tout court jusqu’à ce qu’il découvre « Carnets de voyage » du brésilien Walter Salles, un road-movie racontant la jeunesse d’Ernesto « Che » Guevara. L’idée lui a paru bonne : confier au réalisateur qui s’est imposé comme un maître du genre l’adaptation du livre à l’origine de tous les road-movie…
-       Pauvre Coppola. Si le cinéma était mathématique, son équation aurait abouti à un résultat extraordinaire. Mais le cinéma est un art. Et le « Sur la route » de Walter Salles en une piètre œuvre.
-          Pauvres lecteurs de Kerouac, oui. On ne peut pas vraiment dire que « Sur la route » soit un mauvais film. Le scénario ne trahit absolument pas le roman, la reconstitution de l’Amérique de 1949 est très réussie, la musique excellente, la plupart des acteurs sont bons voire très bons et les nombreux second rôles savoureux. Alors peut-être que ceux qui n’ont jamais entendu parler de l’œuvre de Jack Kerouac apprécieront-ils le film...
-          Même pas ! Ils le trouvent interminable !
-          … mais pour les lecteurs et les spectateurs avertis, il y manque l’essentiel : le souffle, l’esprit, le mouvement du roman. « Sur la route » dans sa version originale est une ligne droite, une prose qui ne revient jamais à la ligne, sans un seul paragraphe. Un texte qui ne se lit pas mais se dévale, sans que l’on puisse s’arrêter, d’une formidable puissance, parcouru d’éclats magnifiques, de scènes inoubliables. Des phrases dont la beauté vous marque… Des phrases que Salles a littéralement et donc bêtement traduit en images. Sa mise en scène est trop simple.
-          Qui l’aurait cru ? Quand il s’agit de créer du mouvement, faire ressentir un déplacement, le cinéma se fait battre à plate couture par la littérature. Le livre est un voyage. Le film reste une séance de cinéma.
-          Tandis que le deuxième film de la semaine, « Cosmoplis », est bien plus qu’une séance de cinéma, une incroyable réflexion d’une profondeur inattendue et difficilement appréciable. Là aussi, on pourrait qualifier ce film de road-movie.
-          Mais dans les bouchons !...
-          En compétition lui aussi, et où l’on retrouve Robert Pattinson, qu’on avait quitté dans la saga Twilight. Alors, qui de Kristen Stewart ou de lui aura le mieux rebondi à Cannes ?
-          Sans aucun doute Robert, qui présente dans ce nouveau film de David Cronenberg, un riche trader du futur qui, hum… discute avec son entourage. Dans sa limousine. Bloqué dans un embouteillage monstre. Dans un futur proche.
-          Oui, ce film est un des ovnis de cette année ; il se rapproche beaucoup du théâtre, avec une succession de dialogues s’une incroyable complexité et profondeur, autour de notre société et du rapport à l’argent.
-          Enfin, c’est ce que tu crois avoir compris ! Car il faut être particulièrement attentif et concentré pour réussir à suivre les développements philosophiques que s’échangent les personnages. Autant dire que nous n’avons pas tout suivi, loin de là.
-          Mais l’originalité de la forme, la performance des acteurs, et surtout la magnifique photo, la mise en lumière, qui fait paraître l’image à un point de netteté et de réalisme qu’elle ne l’est plus du tout, font de ce film peu courant une des bonnes surprises de ce festival.
-          Pour spectateurs avertis ! Mais le voyage vaut plus que largement le détour…

On retiendra…
Les performances des acteurs principaux et des seconds rôles, aussi réussis dans les deux films.

On oubliera…
Un manque cruel de souffle et de magie pour un road-movie et la complexité de Cosmoplis.

« Sur la route » de Walter Salles, avec Sam Riley, Garett Hedlund, Kristen Stewart,…
« Cosmopolis » de David Cronenberg, avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gardon,…

lundi 21 mai 2012

En différé de Cannes (Moonrise kingdom et De rouille et d'os)



-          Enfin ! Depuis la sortie au cinéma en février du dernier film de la sélection officielle cannoise de 2011, l’extraordinaire « Hanezu » de Naomi Kawase, on s’ennuyait ferme dans ce premier semestre de l’année sans chefs-d’œuvre réellement mémorables… Heureusement, le festival de Cannes a commencé. Même si nous ne sommes pas en mesure d’assister aux projections là-bas…
-          Si seulement il existait un INSA à Cannes ! Pour que des rédacteurs de Contact y soient admis…
-          … les distributeurs ont été généreux cette année en sortant quatre films de la sélection officielle à une semaine d’intervalle. Place aux deux premiers : d’un côté le film d’ouverture, « Moonrise kingdom » de l’américain Wes Anderson, et de l’autre le nouveau film de Jacques Audiard, « De rouille et d’os », sorti le lendemain.
-          Dans « Moonrise Kingdom », Wes Anderson déploie son imaginaire sur une île américaine fictive dans les années 60. Deux enfants décident de fuguer ensemble, l’un d’un camp de scouts, l’autre d’une famille autoritaire. Ils sont poursuivis à travers l’île par des adultes se révélant pas plus matures qu’eux, ce qui conduit à nombre de situations hautes en couleur et particulièrement drôles. Wes Anderson est un réalisateur atypique à l’univers très particulier, poétique et fou, immédiatement identifiable. Plus présente que jamais et parfaitement maîtrisée, sa mise en scène géométrique (sa spécialité est le travelling latéral) obsédée par l’ordre, méticuleusement ordonnée… est pourtant extrêmement poétique ! C’est le paradoxe du travail de Wes Anderson, qui rend son œuvre si singulière. Les couleurs chamarrées, les plans inventifs et souvent cocasses, l’esthétique propre au réalisateur, font de ce film un nouveau chef-d’œuvre, drôle, nostalgique et ludique, dans la filmographie d’Anderson. Trois après le film d’animation « Fantastic Mr Fox », qui était lui aussi… fantastique.
-          A cette altitude, il est difficile de départager les deux films. Et pourtant, celui de Jacques Audiard m’a encore plus enthousiasmé. Considéré comme l’un des plus grands réalisateurs français contemporains, Audiard prouve une fois de plus qu’il n’a pas usurpé sa réputation avec « De rouille et d’os ». Le film est porté par un casting franco-belge impressionnant, où l’acteur Matthias Schoenaerts réussit à faire de l’ombre à Marion Cotillard. Révélé au début de l’année avec « Bullhead », sorte de « La Belle et la Bête » bouchère, Schoenaerts crève de nouveau l’écran en jouant un homme brutal, qui ne pense qu’à se dépenser et ne connait pas de sentiments… Ce personnage ne cesse de surprendre, son comportement étant si peu prévisible. Ses réactions sont ou choquantes ou comiques. Le film brasse une multitude de situations et de personnages secondaires, mais garde pour sujet central la relation se nouant entre Cotillard et Schoenaerts, émouvante, drôle et passionnante. Après avoir raté de peu la Palme d’or en 2009 avec « Un prophète », Audiard espère bien l’obtenir cette année. Rien n’est moins sûr cependant : on sent qu’Audiard peut encore faire mieux. De même pour Anderson, son film étant trop refermé sur lui-même et l’imaginaire de son réalisateur…
-          Mais nous ne sommés pas jurés à Cannes… Ces deux œuvres font partie de celles  qu’il ne faut pas seulement recommander mais commander d’aller voir ! Et avant la fin du Festival de Cannes si possible, pour paraître plus « in »… C’est toujours intéressant de pouvoir parler des films en sélection officielle lors des dîners mondains.

On retiendra…
Les mises en scène éblouissantes d’Audiard et Anderson, l’interprétation de Matthias Schoenaerts et la musique d’Alexandre Desplat.

On oubliera…
Heu… Alors voyons… Il pleuvait pour aller au cinéma ? Ah non, même pas…

« Moonrise kingdom » de Wes Anderson, avec Bruce Willis, Edward Norton, Bill Murray,…
« De rouille et d’os » de Jacques Audiard, avec Matthias Schoenaerts, Marion Cotillard,…

lundi 14 mai 2012

La petite maison au fond de la prairie (La cabane dans les bois)



-          Non ! Pense aux chefs-d’œuvre qu’il a réalisés auparavant ! N’oublie pas « Edward aux mains d’argent », « Sleepy hollow », « Mars attacks ! » !
-          D’accord, d’accord, par respect pour Tim Burton, consacrons cet article à un autre film que son dernier long-métrage, « Dark shadows », encore une fois tout pourri. Au prochain faux pas, par contre, on ne le ratera pas… Rien n’est plus décevant que de voir un grand réalisateur se fourvoyer dans un mauvais film.
-          Mais rien n’est plus réjouissant que d’être surpris de bout en bout par un film réalisé par un inconnu, qu’on n’avait au départ même pas envie de voir ! C’est une véritable pépite qui est sortie au cinéma la semaine dernière : « La cabane dans les bois ».
-          Le titre en lui-même est déjà une excellente idée ! Ce film est une formidable surprise. La nouveauté est devenue rare au cinéma, surtout dans les films horrifiques, qui tiennent rarement leurs promesses. Or « La cabane dans les bois » est encore un film d’horreur qui à priori ne tient pas ses promesses… sauf que ça n’a en fait aucune importance face à ce que cache le scénario.
-          La rédaction de cette critique va être un exercice difficile : le scénario comporte une idée géniale… qui ne pourra vous surprendre que si on vous la tait. On se limitera à dire que Lovecraft est une des sources d’inspiration des scénaristes…
-          « La cabane dans les bois » est un film qui s’améliore de minute en minute. Si on excepte l’introduction, la première partie du film est très mauvaise.
-          Mais c’est un piège ! Et vous ne serez jamais au bout de vos surprises. Le scénario, très habilement écrit, en réservera jusqu’à la fin, et d’importance croissante. Et dire que ce film a été co-écrit par Joss Whedon, l’auteur de « Avengers », sur le dos duquel on cassait des briques la semaine dernière ! Ce film excuse tout, et rapproche même Whedon de J. J. Abrams pour leur capacité à recycler les influences.
-          Comme quoi, rien n’est définitif.
-          Tu penses encore à Tim Burton !
-          Tu as raison, passons à autre chose. Si vous ne croyez pas en les films d’horreur, ayez confiance, celui-ci vous réconciliera à coup sûr avec ce genre.

On retiendra…
Le scénario qui contient une idée géniale, qui n’arrêtera pas de vous étonner.

On oubliera…
Les retournements de situations se font au prix de quelques incohérences et ne justifient pas entièrement la faiblesse de la première partie du film…

A noter :
Tourné début 2009, « La cabane dans les bois » ne sort que cette année car entre temps la MGM productrice du film a fait faillite, bloquant sa sortie. Il a même été question un temps d’une conversion 3D !

« La cabane dans les bois » de Drew Goddard, avec Kristen Connolly, Chris Hemsworth,…