lundi 17 août 2015

Le trouble rouge (La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil)

Il est partout. Ce pourrait être un modèle de stakhanovisme artistique. Connu et reconnu pour ses bandes-dessinées, Joann Sfar écrit aussi des romans, des romans jeunesse, dirige une collection pour Bayard, se fait commissaire d’exposition, produit des émissions de radio, commente l’actualité via des caricatures ou la publication de journaux intimes… et réalise aussi des films. Après avoir adapté à l’écran la vie de Gainsbourg puis sa propre série de BD « Le chat du rabbin », Sfar livre une nouvelle adaptation de « La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil », roman policier de Sébastien Japrisot publié en 1966.


Amusement
Son goût pour l’éclectisme ne peut expliquer à lui-seul l’intérêt de Sfar pour ce projet cinématographique. Sfar a dû voir, dans le trouble ménagé par ce polar où l’héroïne se retrouve plongée dans un état de confusion extrême au point que délire et réalité se confondent, un espace d’expérimentations propice aux inventions visuelles et aux jeux avec le spectateur. C’est en tout cas ce vers quoi est tournée sa réalisation.
Le jeu, on le retrouve dès le titre à rallonge du film (qui fait très « Jeunet »). Par deux fois, Sfar le fera défiler lettre après lettre à l’écran avec un plaisir évident. Sfar s’amuse aussi à « bédéiser » le montage en utilisant dans des séquences de split screen les différents écrans comme autant de cases de BD. C’est inventif, intéressant et particulièrement approprié à cette histoire de machination où tout semble déjà avoir été joué d’avance.
La photographie collectionne les nuances de rouge et la bande originale les sonorités des années 60 (mais pas que). Citons encore Biolay, inquiétant et troublant, qui s’amuse aussi – et il le fait remarquablement bien – dans son rôle manipulateur.

Superfétatoire
Mais quelque chose ne passe pas. A force d’être ludique, Joann Sfar échoue à conférer un sérieux, une importance, à cette histoire. Les qualités relevées plus haut apparaissent comme des affèteries. Dès le début, les cassures systématiques des séquences, les sautes dans le temps, font que le film crie sa nature de puzzle. Cette artificialité semble vite totalement vaine et n’avoir d’autre but que d’embrouiller le spectateur. On devine que le montage est ainsi pensé pour recréer chez le spectateur l’état de confusion de son héroïne… mais l’étrangeté des séquences aurait suffi à créer ce trouble. D’où l’impression d’une sophistication superfétatoire, tape-à-l’oeil, parfois maladroite.
Malgré tout, le film n’est pas déplaisant à suivre… jusqu’à sa conclusion précipitée. Non content d’éclaircir, donc de tuer, tous les mystères travaillés avec tant de soin par la mise en scène et le montage, cette fin s’avère aussi complètement tirée par les cheveux. Cette grande explication finale abracadabrante a tout d’une arnaque. Le coup est dur, et donne l’impression que « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil », jusque-là très prometteur, s’est perdu quelque part au montage : dommage.

On retiendra…
Les différents jeux dont le montage BD, le trouble inquiétant du début, l’interprétation de Biolay.

On oubliera…
Le film a été inutilement complexifié au montage, pour s’achever sur une fin levant tous les mystères mais très peu crédible.

« La dame dans l’auto avec lunettes et un fusil » de Joann Sfar, avec Freya Mavor, Elio Germano, Benjamin Biolay,…

mercredi 5 août 2015

La traversée des Enfers (Sorcerer, le convoi de la peur)

Pour William Friedkin, le cauchemar ne s’est pas arrêté à la fin du tournage – qui a connu des déboires dignes de celles références d’ « Apocalypse now ». Il a continué à la sortie du film, cruellement boudé par le public en 1977. Et s’est encore poursuivi au-delà : l’échec commercial de « Sorcerer, le convoi de la peur » a précipité le film dans l’oubli, alors même que Fridekin le considérait comme son chef-d’œuvre.
Il aura fallu attendre plus de 35 ans pour que le cauchemar prenne fin. La présentation d’une restauration du film à la 70ème Mosta de Venise en 2013 et sa ressortie en salles cet été en France consacrent enfin une œuvre totale, spectaculaire par sa démesure.


Réparer l’Histoire
Découvrir le film aujourd’hui, c’est se demander si une malédiction n’a pas frappé ce film pour qu’il ait pu échapper aussi longtemps à la notoriété. Une question revient en boucle au sortir de la salle : mais comment a-t-on pu passer à côté de « Sorcerer, le convoi de la peur » ? Pourquoi n’en avait-on jamais entendu parler jusqu’à sa restauration ? Alors même que William Friedkin (« French connection », « L’excorciste ») a gardé une immense renommée ? Alors même que « Le salaire de la peur », dont « Le convoi de la peur » est un remake, et qui donne un énorme coup de vieux au film de 1953 d’Henri-Georges Clouzot, n’a pas quitté les mémoires ?
L’histoire du cinéma peut être parfois extrêmement cruelle. Impossible en effet de nier à « Sorcerer » son statut de chef-d’œuvre et d’œuvre majeure. Fondé entièrement sur la puissance visuelle, la mise en scène de Friedkin se contente d’un minimum de dialogues et d’explications. Le prologue est à ce titre remarquable. Il présente à la suite quatre séquences (soit autant de « films dans le film ») tournées sur des continent différents, sans qu’on ne puisse établir tout d’abord de lien entre elles, avant de comprendre passé cette première partie qu’il s’agissait de la présentation des personnages principaux.

Jusqu’à la folie
L’action se déplace alors dans une dictature imaginaire d’Amérique du Sud. La chaleur, l’humidité, la boue, la misère, la violence, ce qui est montré est un véritable enfer sur terre, extrêmement saisissant, et magistralement – et majestueusement – filmé. La force visuelle de Friedkin est telle que ces images deviennent des sensations. On ressent ainsi quasiment physiquement la fureur d’une foule animée par la colère.
La démesure de ce projet cinématographique hors norme éclate à l’écran lorsque se forme le « convoi de la peur » du titre. Le transport de la nitroglycérine liquide, prête à exploser au moindre choc, est un mécanisme narratif d’une efficacité folle pour créer du suspense, et Friedkin l’utilise à plein. Il va beaucoup plus loin qu’Henri-Georges Clouzot : la furie des éléments, obstacle à la réussite de la mission du convoi, est d’une violence très impressionnante et confère à toutes les séquences une intensité inouïe. Le spectateur est cloué à son siège, n’ose esquisser un mouvement de peur de faire péter la nitro à l’écran, voire en oublie de respirer…
Le sommet du film étant cette double traversée d’un pont branlant en pleine tempête au-dessus d’un fleuve en furie… Tout simplement l’une des séquences les plus impressionnantes jamais tournées. « Le convoi de la peur » accède alors au mythe.
S’ajoute encore à la toute-puissance de ces images l’implacabilité du scénario. « Sorcerer » déroule la machinerie complexe mais incoercible du destin, et donne une vision très déterministe de l’existence. Pendant tout le film, l’homme combattra la nature et ses éléments, refusera son sort avec une résistance inouïe, et cette lutte est tellement folle qu’elle est à la fois absurde et poignante.
Le film vire enfin à l’expérience hallucinatoire, qui semble être la seule échappatoire à ce trop-plein de puissance visuelle. Portée notamment par la géniale la musique de Tangerine Dream, la déchance physique et morale du héros fait le spectateur dans un état d’hébétement et de fatigue. Un de ces moments rares où le cinéma s’annule pour devenir une expérience sensorielle.
« Sorcerer, le convoi de la peur a donc tout d’un monument, dont la redécouverte était historiquement indispensable. Trente-huit après, on n’a pas encore cessé de mesurer l’ampleur de ce projet cinématographique et l’intrépidité de son tournage.

On retiendra…
L’expérience sensorielle de cette mise en scène d’une puissance visuelle qui vire à la démesure.

On oubliera…
La vision des autochtones d’Amérique du Sud…


« Sorcerer, le convoi de la peur » de William Friedkin, avec Roy Scheider, Bruno Cremer,…

samedi 1 août 2015

Accourez à la chasse ! (Chasse royale)

Dans un précédent article, je déplorais la mort du genre de la fantasy pour mieux encenser deux auteurs apparus presque en même temps, Justine Niogret (« Chien du heaume », Mnémos, 2009) et Jean-Philippe Jaworski (« Gagner la guerre », Les Moutons Electriques, 2009).[1] Ces deux auteurs, par la grâce d’un style extrêmement marqué et travaillé, inspiré de la langue médiévale pour le premier et d’une richesse étourdissante pour le second, ont soufflé un vent de fraîcheur comme le genre n’en avait jamais connu en France. En 2015, le vent n’a toujours pas faibli, et l’on n’a pu qu’applaudir avec une force croissante chaque nouvelle parution de ces deux auteurs : « Mordre le bouclier » et « Mordred » pour Niogret, « Même pas mort » et « Chasse royale », dont il est question dans cet article, pour Jaworski, tandis que de nouvelles plumes à la même exigence littéraire se sont révélées (Stefan Platteau avec « Manesh » aux Moutons Electriques et Franck Ferric avec « Trois oboles pour Charon », Denoël-Lunes d’encre).


Un morceau de bravoure littéraire
« Chasse royale » de Jean-Philippe Jaworski est la suite de « Même pas mort », qui initiait en 2013 ce qui était censé être une trilogie (il semble que le projet ait pris de l’ampleur et excède désormais la trilogie). Appelée « Rois du monde », elle  raconte la vie de Bellovèse, guerrier celte appelé à devenir roi, dans une narration épique à la frontière entre le roman historique – sur une période méconnue et encore fort inconnue de notre histoire – et le fantastique.
On retrouve dans « Chasse royale » toutes les qualités de « Même pas mort » : une plongée aux forts accents réalistes dans la culture antique celte, une structure narrative complexe « en rinceaux » (le motif ornemental préféré des Celtes), des touches fantastiques légères qui approfondissent le réalisme du roman en le chargeant d’ambigüité, et surtout le style de Jaworski. La langue de cette saga est moins travaillée que dans « Gagner la guerre » (Jaworski ne pousse plus jusqu’à la préciosité chacune de ces phrases), mais c’est pour fluidifier la lecture et créer ainsi un souffle, qui emportait le lecteur de page en page jusqu’à la conclusion du premier tome, où l’on ne souhaitait plus qu’une chose : lire la suite.
Lire la suite, c’est presque ce que propose ce nouveau tome intitulé « Chasse royale ». Presque, car la parution du tome a été divisée en deux volumes, ou deux « branches » pour garder les motifs celtes. N’est donc paru en 2015 que la première, mais qui constitue à elle seule un roman. On devine qu’une nouvelle structure en rinceau a été préparée par Jaworski dans ce deuxième tome, structure qu’on ne pourra apprécier qu’avec la « branche » suivante, ce volume paru ne comportant sur ces quelques 280 pages qu’un seul et unique chapitre. On voit bien que la saga prend de l’ampleur, selon une expansion que l’auteur lui-même n’avait semble-t-il pas prévu. Et c’est tant mieux… car c’est encore mieux.
Un seul chapitre, mais quel chapitre. L’aventure qui y est déployée, racontée à la première personne, tient en une unité de temps (24 heures) et de lieu. Elle s’avère dans sa deuxième moitié être une escalade quasi ininterrompue de tension, d’action, de combats, où les situations de crise ne cessent de s’enchainer et de se reconfigurer sans jamais pour autant virer à l’avalanche. Malgré l’étirement incroyable des combats, courses, fuites, l’ensemble reste extraordinairement réaliste. Il n’y a nulle artificialité ici, on ne ressent pas de rebondissements comme dus à un seul caprice narratif de l’auteur. Preuve du talent extraordinaire de Jaworski dans la construction de ces histoires.
C’est passionnant, c’est une lecture incroyablement prenante. Un tel moment épique maintenu sur plus de la moitié du roman, c’est du jamais lu. Vive Jaworski et vivement, vivement la suite.

« Chasse royale » de Jean-Philippe Jaworski, Moutons Electriques éditeur



[1] On peut aussi citer Céline Minard pour son formidable roman court « Bastard battle », sorti en 2008, écrit avec une langue pouvant rappeler celle que déploiera un an plus tard Niogret dans « Chien du heaume ».

lundi 20 juillet 2015

Les résurrections de l’été (Mad Max : Fury Road, Jurassic World, Terminator Genisys)

Au regard des titres des films alignés cet été par les grands studios, la période s’annonce pourrie. On a déjà l’impression d’avoir vu tous ces films : « Fast and furious 7 », « Mad Max 4 », « Jurassic Park 4 », « Terminator 5 », « Les 4 fantastiques 3 », « Mission Impossible 5 ». On oublie volontairement « Ant-man », pas une suite à proprement parler, mais pas un film non plus puisque c’est un produit « Marvel ». Dans cette liste, trois films se ressemblent. « Mad Max : Fury Road », « Jurassic World » et « Terminator Genisys » sont trois nouveaux opus de trois sagas nées dans les années 80-90, respectivement initiées par George Miller, Steven Spielberg et James Cameron. Chacun d’entre eux a lui-même transformé son film en saga en réalisant une suite à l’œuvre originale, avant de passer à autre chose et de laisser aux producteurs les clés de la franchise. Les trois films originaux ont tous marqués leur époque et sont indubitablement « cultes ». En sera-t-il de même pour ces trois nouveaux opus ?

La suite rêvée
On ne pouvait pas rêver meilleure suite. C’est tout simplement, à ce jour, la meilleure suite jamais réalisée dans l’histoire du cinéma : « Mad Max : Fury Road ». George Miller a repris son univers post-apocalyptique et son personnage de conducteur fou et solitaire, mais il a vu plus grand, beaucoup plus grand que dans les années 80. Armé des moyens d’aujourd’hui, Miller n’a pas eu peur de dynamiter son ancienne saga. Il la transforme en un opéra métallique et cinétique d’une ampleur démesurée qui redéfinit la mythologie de « Mad Max ». C’est une véritable recréation, qui fait passer les opus précédents pour des brouillons de celui-ci : « Mad Max : Fury Road » est un changement de paradigme.


C’est à cela que doivent servir idéalement les suites : retravailler un film pour l’amener plus loin, l’approfondir, tout simplement l’améliorer. Le cinéma est un art très jeune, qui évolue vite. Il est donc parfaitement compréhensible qu’une histoire soit retravaillée en fonction des moyens accrus désormais à disposition.
La recette d’un tel succès est simple : cette suite à « Mad Max » n’a pas été commandée par des producteurs. C’est George Miller lui-même qui est revenu à son œuvre-phare. Et ça change tout, comme l’ont rappelé peu après « Jurassic World » et « Terminator Genisys ».

On retiendra…
Un opéra mécanique et baroque, bâti sur l’ivresse de la vitesse et la jouissance de la violence, d’une démesure totale, inimaginable jusqu’à ce qu’on l’ait vu.

On oubliera…
Tom Hardy compose un Mad Max qui paraît parfois trop doux, trop sympathique pour que sa solitude farouche et son indifférence cruelle paraisse plausible.

« Mad Max : fury road » de George Miller, avec Tom Hardy, Charlize Theron,…


La suite cauchemar
           A la fois une suite et un « reboot » de « Jurassic Park », « Jurassic World » souhaite clairement relancer une franchise en s’appuyant lourdement sur le souvenir du film original. Voulue par les producteurs, « Jurassic World » n’a pas d’autre ambition artistique que de faire revivre les dinosaures avec les effets spéciaux numériques bluffants d’aujourd’hui. « Jurassic World » se limite donc à recréer les scènes emblématiques qui ont fait le succès de « Jurassic Park », mais en images de synthèse et en 3D.


Sauf que le film a été confié à un réalisateur novice et inconnu, Colin Trevorrow, qui n’est cinématographiquement pas du tout une copie de Spielberg. Personnages sans épaisseur auxquels il est impossible de s’identifier, humour absent ou tombant à plat, mise en scène qui se saborde elle-même lorsqu’elle tente de susciter l’effroi (montrer les dinosaures dès les premiers secondes du film, il fallait le faire), rapport à l’espace maladroit, intrigue qui s’éparpille géographiquement et narrativement à cause d’un montage sans rythme… Peut-être conscient de la médiocrité de son travail, Trevorrow s’est rassuré en se réfugiant incessamment derrière des références à « Jurassic Park », des décors et accessoires repris à l’identique à la musique de John Williams. Erreur quasi fatale étant donné que loin de susciter la connivence escomptée avec les spectateurs encore émus vingt ans après de « Jurassic Park », ces références donnent à mesurer l’abîme qui sépare les deux films, et accablent au final le nouvel épisode de la franchise.
            Le seul intérêt à cette suite est la schizophrénie de la mise en scène, qui d’un côté entend dénoncer la surenchère de la société de spectacle (« Plus de dents »), et de l’autre se plie sans sourciller à cette  surenchère. Cette ambigüité n’est en fait qu’un héritage a priori bienvenu de « Jurassic Park » : Spielberg glissait avec malice les produits dérivés de son blockbuster dans les mains-mêmes de son personnage, avant de les faire piétiner par les dinosaures. Mais dans « Jurassic World » cette malice a été remplacée par de la bêtise. Au détour d’un dialogue, les personnages se moquent du sponsoring du parc par les marques (« Pourquoi pas le Pepsisaurus ? »)… dans un film truffé de placements de produits : là, on se moque du spectateur.
              Que pense donc Colin Trevorrow du succès colossal de son film au box-office ? Ce succès doit quelque part le mettre mal à l’aise s’il est conscient qu’il n’est pas dû à la qualité de son œuvre à lui mais à la popularité immense de ce film devenu mythique qu’est « Jurassic Park » (popularité portée par un bouche-à-oreilles intergénérationnel, travaillée et retravaillée par les diffusions télé, les suites et même une ressortie 3D). Les dinosaures, eux, ont bien été ressuscités par les nouvelles technologies…

On retiendra…
La musique de John Williams, reprise partiellement dans le film, donne encore des frissons.

On oubliera…
Blockbuster formaté, sans âme, à la réalisation hésitante, qui ne cesse de singer « Jurassic Park » en moins bien, ce qui ennuie d’abord, agace ensuite, énerve à la fin.

« Jurassic World » de Colin Trevorrow, avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard,…


La suite inaboutie
         Il s’agit, là encore, d’une suite et d’un reboot. Les deux sont intimement liés grâce à une astuce scénaristique qui fait d’abord craindre le pire par son opportunisme avant de séduire.
Le voyage dans le temps est une des composantes principales de l’univers de « Terminator ». C’est une mine narrative pour faire réactiver les situations ayant fait le succès des films précédents. Ici, les scénaristes ont imaginé un film commençant là où les précédents s’arrêtaient, à savoir la victoire de la rébellion humaine menée par John Connor contre les machines pilotées par Skynet, dans un futur apocalyptique. Mais Skynet réussit à envoyer juste avant sa destruction un Terminator dans le passé tuer la mère du chef de la rébellion humaine… John Connor envoie donc Kyle Reese à sa poursuite, donc dans le passé, soit dans le « Terminator » original de James Cameron. La saga se reconnecte ainsi à ses origines par une pirouette temporelle qui réinitialise la course-poursuite entre les Terminator et la famille Connor, et permet un hommage en forme de mise en abyme à l’œuvre de James Cameron, revisitée à plusieurs reprises quasiment plan par plan avant qu’une divergence n’intervienne.


        L’idée semble d’abord gonflée : le prétexte du voyage temporel est bien pratique pour reproduire le même scénario que le film original ! On craint alors que « Genisys » ne soit qu’un remake qui ne dirait pas son nom, très lourd dans la manière dont il ressort les mêmes méchants et les mêmes scènes des deux premiers Terminator, apparemment sans aucune imagination, en tout cas sans aucune surprise. Le spectacle (car il s’agit surtout de scènes d’action) est poussif et ennuyeux.
La mise en scène est en effet très convenue. Alan Taylor, venu de la série télé, n’a semble-t-il aucune identité, aucune signature, aucun génie, ce qui a pu contenter les producteurs du pathétique « Thor 2 » (son précédent, et premier, long-métrage), mais fait regretter ici le sens du spectacle de James Cameron ou les efforts de Johnatan Mustow et McG (réalisateurs des opus 3 et 4). Taylor a beau, en 2015, avoir des moyens techniques supérieurs à James Cameron dans les années 80, il n’a presque aucune idée de mise en scène. Les scènes d’action, pourtant très nombreuses, semblent terriblement banales, déjà vues, ce qui est une honte pour une saga dont les deux premiers films avaient révolutionné le cinéma d’action en leur temps. La direction artistique souffre d’un pareil manque d’imagination, et s’avère même plutôt moche par un côté lisse et factice bien inférieur à l’esthétique cabossée des films originaux.
          Et puis… L’action se déplace soudain en 2017. L’intrigue devient incroyablement tarabiscotée pour expliquer ce nouveau voyage temporel, mélangeant passés alternatifs et souvenirs du futur, sans pour autant perdre en cohérence. Cette fragile complexité, inhabituelle dans de tels blockbusters, est donc hautement appréciable. Le scénario de « Terminator Genisys » devient même intelligent dans cette seconde partie. Les scénaristes sèment le doute sur la cause défendue par chacun des personnages emblématiques de la saga, reprenant le jeu initié par James Cameron lorsqu’il avait « retourné » le Terminator joué par Schwarzenegger de méchant en gentil. De manière inattendue après la première partie nostalgique des années 80, le film alerte sur les dérives du développement numérique actuel, ré-ancrant avec force l’anticipation dystopique de « Terminator » dans le contemporain de notre société hyper connectée.
        Cette deuxième moitié de « Terminator Genisys » comporte enfin un vrai coup d’éclat : le vieillissement de Schwarzenegger. On se rend compte en le voyant dans cette partie censée se dérouler en 2017 qu’il avait été numériquement rajeuni dans la première, située en 1984. L’acteur, qui a lentement basculé dans la ringardise lors de ses huit années passées loin des plateaux à la tête de la Californie, reprend son rôle de Terminator comme si rien n’avait changé, dans une négation du temps écoulé qui est contredite par son avachissement physique. Comme son personnage de Terminator, surnommé « Papi », qui ne cesse de répéter qu’il n’est pas obsolète, Schwarzenegger l’acteur semble lutter avec « Terminator Genisys » contre ces années enfuies qui ont emporté sa gloire, et ce combat est assez émouvant.
          Au final, par l’intelligence et la rouerie de son scénario, « Terminator Genisys » aurait pu être un excellent film, s’il n’était desservi par une réalisation sans âme. Cependant, l’intérêt pour la saga est bel et bien relancé.

On retiendra…
Un « métaremake » au scénario plein de bonnes voire très bonnes idées, jouant astucieusement des voyages dans le temps et du physique vieillissant de Schwarzenegger.

On oubliera…
La réalisation basique, platement efficace, quasiment digne d’un épisode de série télé, se contente de mettre le scénario en images.


« Terminator Genisys » d’Alan Taylor, avec Arnold Schwarzenegger, Emilia Clarke, Joel Courtney,…

mardi 30 juin 2015

Cruelles fables (Le conte des contes)

« Cendrillon », « Promenons-nous dans les bois », « La belle et la bête » : les contes ont la cote dans les salles obscures. Après les grosses productions Disney et la tentative de résurrection d’un cinéma populaire fantastique français, Matteo Garrone propose  « Tale of tales », une production ambitieuse italo-française, mais comme son titre l’indique, tournée en anglais avec un casting international. Lui qui avait remporté avec ces deux derniers films le Grand Prix du jury (« Gomorra » en 2008 et « Reality » en 2012), il est reparti cette année bredouille de Cannes. Une absence au palmarès logique tant le film est classique dans sa forme et son propos. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce classicisme n’a rien d’agaçant, ni même de négatif. « Tale of tales » est loin d’être insignifiant, car il dispense un plaisir très simple de conteur d’histoires. Une rareté en sélection officielle à Cannes.


Enchanteur et forain
Matteo Garrone déploie dans ce film une mise en scène élégante au service d’un récit entremêlant trois contes aux multiples rebondissements. Le plaisir que procure la projection du film tient autant à cette mise en scène qu’à l’art avec lequel ce récit est construit. Usant d’archétypes, le scénario fait avancer sans s’appesantir ses trois fils principaux, avec une économie de dialogues étonnante qui apporte une belle épure au film. Quant au montage alterné qui saute d’un conte,  il donne un intérêt feuilletonesque, qui ne faiblit pas car sans cessé relancé.
L’élégance de la mise en scène frappe d’abord par la direction artistique, remarquable. Les décors, notamment, sont fabuleux. Garrone s’inspire et rend hommage au cinéma de Méliès, à l’origine foraine du cinéma. L’usage du numérique est très modéré. Le film veille à garder un aspect artisanal, au charme enchanteur. Il réussit ainsi à renouer avec un merveilleux associé aux débuts du cinéma, et qui sied si bien aux contes. La musique, très présente et très belle, est signée par Alexandre Desplat. C’est elle-aussi une merveille.
Les surprises du casting concourent aussi au plaisir du film, de l’apparition de Vincent Cassel aux lubies de Toby Jones. « Le conte des contes » se distingue enfin des autres films du genre par sa cruauté souvent très drôle. Ces contes se moquent tous des travers humains, avec un humour presque noir qui font de « Tale of tales » une tragi-comédie belle et désespérée sur la condition humaine.

On retiendra…
Une esthétique et une élégance donne un charme merveilleux à ce film très cruel.

On retiendra…
Garrone vise au classicisme, réactive un émerveillement, mais n’invente rien.


« Tale of tales » de Matteo Garrone, avec Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones,… 

mardi 9 juin 2015

Demain selon Disney (Tomorrowland)

En 2011, mission accomplie pour Brad Bird : le réalisateur des films d’animation Pixar (« Les indestructibles » et « Ratatouille ») passait au film « live » avec « Mission impossible : Protocole fantôme ». Et avec brio : Bird avait certes abandonné l’animation pour les prises de vues réelles, mais sa réalisation avait gardé un côté cartoon, qui, loin de fragiliser les enjeux du scénario, apportait une fantaisie et un humour des plus agréables dans ce blockbuster de commande.
Fort de cette réussite, Bard Bird est revenu chez Disney pour y réaliser « A la poursuite de demain ». Notons que cette « traduction » française du titre original, « Tomorrowland », en plus d’être belle, a aussi le mérite de brouiller les pistes quant à l’origine de ce projet de long-métrage : Tomorrowland est le nom d’une section du parc Disneyland…


Le futur selon Disney
Il n’y aura donc rien de bien excitant au début du film à découvrir sur grand écran cette ville futuriste qu’est Tomorrowland, qui ressemble surtout à un parc d’attractions. Les habitants ont l’air de bien s’y amuser, le spectateur beaucoup moins. Le spectacle proposé est très convenu et surtout cette ville ressuscite le cauchemar visuel de la laideur numérique (façon « Star Wars : la menace fantôme »). On comprend que la direction artistique ait volontairement travaillé le côté lisse et propre de cette ville supposée idéale (si l’on souhaite vivre dans un parc d’attractions), mais l’intention de départ s’est retrouvée complètement dévoyée par la représentation en images de synthèse, puisque tous les décors transpirent le numérique, rappelant sans cesse au spectateur l’irréalité de ce qu’il regarde.
La seule bonne idée de cette direction artistique est en fait d’avoir tourné un grand nombre de scènes dans la Cité des sciences de Calatrava à Valence. Pour le reste, cette direction artistique se complait à recréer, sans le réinventer, les représentations très naïves du futur tel qu’imaginé dans les années 60, au moment de la conquête spatiale. C’est donc extrêmement kitsch, et malgré tous ses efforts, le film échoue complètement à créer une nostalgie de cette époque où le merveilleux scientifique existait encore : « A la poursuite de demain » réussit tout au plus à paraître passéiste, ce qui est en contradiction totale avec le message progressiste porté par le film.
Ce qui est assez problématique, étant donné que le film souhaite jouer de la confiance dans l’avenir de cette époque pour la réactiver aujourd’hui. « A la poursuite de demain » revendique  haut et fort sa naïveté et son optimisme. Il entend combattre le cynisme et le pessimisme ambiant. Or, sans le socle de la nostalgie, cette naïveté et cette revendication de la naïveté sont des plus agaçantes. C’est en tout cas une stratégie bien facile et… naïve de vouloir se protéger des accusations de naïveté en l’assumant avec fierté.
           Malgré ces mauvais choix artistiques et ces intentions trop affichées, Brad Bird ne coule pas son film en reprenant les recettes de son cinéma d’animation et en sortant à plusieurs reprises du cadre narratif ultra classique du blockbuster à grand public.

Le plaisir du cartoon
Bien que bancale dans sa réalisation, l’idée du scénario de développer l’une après l’autre les histoires des deux personnages principaux avant de ne les lier qu’à la fin brise de manière fort bienvenue la linéarité du récit.
L’humour de Brad Bird fait surtout mouche à plusieurs reprises. Un vrai charme à partir du moment où une course-poursuite s’enclenche. Excepté au moment de l’épisode grotesque à la Tour Eiffel, Brad Bird retrouve à ce moment des codes du cinéma d’animation. La course-poursuite lui permet de déployer la fantaisie « cartoon » où l’action ne progresse plus que pour le plaisir du déclenchement de mécanismes, machineries, pièges, et gadgets. C’est un réveil certes un peu tardif, mais qui perdurera jusqu’à la conclusion du film, passant outre d’autres baisses de niveau.
         L’autre élément qui séduit est le côté « méta-cinématographique » du film. Au tout début du film, l’image se fige à plusieurs reprises, pendant qu’une voix-off intervient pour corriger la narration – le procédé est identique à celui que le réalisateur avait déjà utilisé dans « Ratatouille ». Sauf qu’il est ici étendu puisqu’il permettra de raccorder le début avec la fin « à message » du film. Fin de ce fait remarquable, et portée par un vrai souffle malgré une symbolique lourdingue (les éoliennes…). On apprécie aussi particulièrement les justifications finales du grand méchant – force est de reconnaitre qu’en dépit de ses allures de parc d’attraction enfantin, « A la poursuite de demain » n’est pas si bête.

On retiendra…
Bien que tardive, la fantaisie cartoon de Bird apportent humour et intelligence.

On oubliera…
La laideur de la direction artistique, la naïveté suraffichée, les raccourcis du scénario.


« A la poursuite de demain » de Brad Bird, avec Brit Robertson, George Clooney,…

mercredi 27 mai 2015

Fou et furieux (Mad Max : Fury Road)

Il y a des retours qui forcent l’admiration. Alors même que les sagas cinématographiques ne cessent d’être réactivées par les grands studios (en 2015 : « Jurassic Park », « Terminator », « Star Wars »), avec le souci, pour leur apporter une nouvelle jeunesse, d’engager de jeunes réalisateurs, un nouveau chapitre à la saga « Mad Max » débarque sur les écrans, signé par le même George Miller qui l’avait créé en 1979, trente ans après le dernier épisode.


Justifié
 George Miller, 70 ans, semble revenir de loin – son précédent film était « Happy feet 2 » (2011). Mais au regard du reste de sa filmographie ce n’est qu’un grand écart de plus dans une œuvre à l’éclectisme unique.
Mad Max aussi revient de loin - le héros fou qui a fait connaitre Mel Gibson avait pris un sacré coup de vieux et commençait doucement à sombrer dans l’oubli. Or, l’anticipation sur laquelle est construit l‘univers de « Mad Max » (après une catastrophe, la Terre s’est asséchée en un désert, la civilisation s’est effondrée face à la barbarie) est plus puissante que jamais : de 1979 à 2015, les préoccupations écologiques inquiètent plus que jamais, et le pétrole reste la ressource la plus convoitée. Ce qui a changé, par contre, en trente ans, ce sont les moyens technologiques du cinéma. C’est armé de ces deux arguments que George Miller a sûrement convaincu ses producteurs de lui financer ce retour mûri depuis longtemps.

Fracassant
Pour « Mad Max : Fury Road », George Miller reprend le principe sur lequel avait été construit toute la deuxième partie – déjà très impressionnante – de « Mad Max 2 » : une course-poursuite d’engins automobiles dans le désert. Et il en fait un opéra mécanique. Du bruit, de la fureur, du sang et du pétrole : voilà l’essence de « Mad Max 4 ». Un spectacle devant lequel le spectateur, fouetté par le sable, frappé par la foudre, aveuglé pat la vitesse, sent un goût métallique s’emparer de son palais, sans qu’il sache si c’est celui du sang ou celui d’une carcasse automobile. Ce n’est plus du cinéma, c’est une orgie de fracas, d’explosions, de vitesse, de tonitruance. Un vacarme infernal à vous déchirer les tympans, comme un concert de métal au plus près de la scène. Une démesure de tôles froissées, d’hurlements barbares, de châssis enflammées, d’éboulements de rocs, de membres charcutés, de tirs de fusil, de rictus sauvages, de visions traumatiques, de rafales de sable, de tornades titanesques. Une folie baroque, d’une violence impensable, d’une liberté ahurissante, d’une invention constante.
Autant de raisons qui en font le spectacle visuel le plus impressionnant produit au cinéma depuis bien longtemps.

Rectiligne
Pour foncer, il faut aller droit. Le scénario est donc volontairement épuré à une intrigue minimaliste capable de supporter et d’alimenter une avalanche de scènes d’action : à savoir une course-poursuite géante d’une ampleur inédite dans l’histoire du cinéma. Ce scénario porté par une unique ligne directrice propice à toutes les extravagances fait penser à celui de « The Raid » (précédent jalon du cinéma d’action) et de « Snowpiercer ».
La succession des scènes d’action est telle que le spectateur est rapidement dépassé par ce qu’il vient de voir. La démesure de Miller fait éclater tous les repères, au point que la notion du temps écoulé s’abolit. Impossible de savoir quand ce film déraisonnable va s’arrêter : lorsque le film ralentit, semble sur le point de se conclure, ce n’est que pour redémarrer de plus belle, plus furieux que jamais, au mépris de la fatigue du spectateur, qui ressortira extenué de la salle avec l’impression d’avoir vu cinq ou six blockbusters en une seule séance.

Réinventé
Il ne s’agit ici plus d’une « simple » suite à « Mad Max ». C’est une réinvention totale de la saga phare de George Miller, qui s’impose dans le panthéon des réalisateurs démiurges avec une force d’autant plus dingue que ce retour était inattendu. « Mad Max : Fury Road » est un classique instantané, protégé de la rouille grâce à la cohérence de sa direction artistique renversante et l’usage limité des effets spéciaux numériques : tout concourt en effet à faire du film un opéra mécanique, jusqu’aux images légèrement saccadées dans les scènes d’action les plus intenses (ce qui rend l’action plus lisible et rappelle le déroulement d’un mécanisme).
Face à un tel tournage, on ne peut que s’incliner. Face à une telle œuvre, il n’y a plus qu’à crier au chef-d’œuvre.

On retiendra…
Un opéra mécanique et baroque, bâti sur l’ivresse de la vitesse et la jouissance de la violence, d’une démesure totale, inimaginable jusqu’à ce qu’on l’ait vu.

On oubliera…
Tom Hardy compose un Mad Max qui paraît parfois trop doux, trop sympathique pour que sa solitude farouche et son indifférence cruelle paraisse plausible.


« Mad Max : fury road » de George Miller, avec Tom Hardy, Charlize Theron,…