jeudi 6 décembre 2018

Immersion (First man, le premier homme sur la Lune)

Pourquoi être allé le voir ?
Après l’impressionnant mais discutable « Whiplash », Damien Chazelle a fait sensation en ressuscitant la comédie musicale classique avec « La la land » (autre réussite imparfaite) il y a deux ans. Jouissant depuis du statut de « super auteur » à Hollywood, il retrouve Ryan Gosling pour raconter, à quelques mois du cinquantième anniversaire du premier alunissage, le parcours de Neil Armstrong de 1961 à 1969.


Pourquoi le voir ?
Damien Chazelle nous fait vivre au plus près d’Armstrong les différentes missions qui l’ont conduit à être sélectionné pour Apollo 11. L’immersion est totale. Ça tremble, ça grince, ça tourne, à vous donner littéralement des sueurs froides. Chaque mission est un moment de tension d’une intensité folle, où l’on retrouve le talent du réalisateur déjà exprimé lors des séquences musicales de « Whiplash » pour mettre en apnée ses spectateurs. Face à ces épreuves, un homme mutique qui semble obsédé par la poursuite d’un mystérieux objectif, Neil Armstrong, joué par un Ryan Gosling une fois de plus impressionnant d’émotion dans le registre minimaliste.
Le film a l’intelligence de laisser une place à la critique de la conquête spatiale et d’éviter toute référence patriotique américaine à cet événement  qui a marqué l’humanité toute entière.
La dernière scène du film, où Armstrong est séparé de sa femme par une vitre, dit tout du mystère de l’expérience, ineffable, vécue par cet homme, qui nous sera à jamais inaccessible. « First man » rappelle ainsi le caractère inouï d’un moment d’Histoire – comme l’a fait récemment, dans un registre très différent (et avec une toute autre réussite…) Pierre Schoeller en reconstituant la décapitation de Louis XVI dans « Un peuple et son roi ».

« First man » de Damien Chazelle, avec Ryan Gosling, Claire Foy,…

jeudi 22 novembre 2018

Arrête-moi si tu peux (The house that Jack built)


Pourquoi être allé le voir ?
Chaque film de Lars von Trier est en soi un événement. Avec celui-ci, Lars von Trier a eu de nouveau le droit d’intégrer la sélection officielle du festival de Cannes (hors compétition pour commencer), sept ans après la fâcheuse conférence de presse de « Melancholia » qui l’avait conduit à être déclaré « persona non grata » – il avait de fait présenté les parties 1 et 2 de « Nymphomaniac » à Berlin et à Venise en 2014.

Pourquoi le voir ?
Matt Dillon interprète avec un brio et un courage qui force l’admiration Jack, ce personnage monstrueux de serial killer imaginé par Lars von Trier. Il rend totalement crédible la folie de son personnage, et est pour beaucoup dans le comique du film.
Le final étonnant racontant la descente au plus profond des enfers de Jack, intitulé justement « Catabase », est un collage hétéroclite de séquences tournées dans des styles très différents (du tableau animé ultra kitsch au found footage angoissant) citant les représentations les plus célèbres de l’Enfer – et c’est d’autant plus terrifiant. Cette partie contient la plus belle séquence du film, celle où Jack regarde des faucheurs en action dans un champ et écoute leur souffle, la seule peut-être où le parallèle établi par la voix off est beau, et non pas oiseux.

Pourquoi ne pas le voir ?
« Nymphomaniac » était abominable et bête. « The house that Jack built » s’inscrit dans son exacte continuité. Ça commence plutôt bien pourtant : l’humour est très noir, mais fait encore rire. Mais à force de provocations de plus en plus extrêmes, le rire du spectateur s’étrangle. Puis ses yeux se ferment : Lars von Trier va trop loin. Les jeux macabres qu’il décrit, le discours nauséabond tenu par son personnage (illustré selon sa nouvelle méthode de montage – cf « Nymphomaniac » – de photos tirées de Google images), sont tellement atroces que le film en devient irregardable.
Complètement mégalomane, Lars von Trier fait en plus au travers de ce serial killer son propre autoportrait. On peut reconnaitre que c’est l’un des rares cinéastes qui cherche vraiment à bousculer ses spectateurs (comment ne pas penser que ce film est dangereux pendant la projection ?), ce qui serait quelque part admirable… si ce n’était pour raconter en fait des banalités, ici sur le mal.

« The house that Jack built » de Lars von Trier, avec Matt Dillon, Bruno Ganz,…

mardi 23 octobre 2018

L’art difficile du sense of wonder (16 levers de soleil)

La mission de l’astronaute français Thomas Pesquet sur la Station Spatiale Internationale de novembre 2016 à juin 2017 a eu un retentissement médiatique sans précédent (en France). Le récit de cette mission et de l’entraînement qui l’a précédé a déjà été raconté sur tous les supports, du documentaire télé à la BD (le formidable album « Dans la combi de Thomas Pesquet » de Marion Montaigne), en passant par le film VR et le film IMAX… C’est maintenant sous la forme d’un long-métrage documentaire que cette aventure spatiale est de nouveau racontée : « 16 levers de soleil ». Un titre qui en dit déjà long, tant il manifeste déjà une volonté de faire moins scientifique que poétique (il s’agit du nombre de levers de soleil auquel assiste un astronaute à bord de l’ISS en vingt-quatre heures).


16 bâillements en 2h
Effectivement, « 16 levers de soleil » ne ressemble pas au documentaire traditionnel type reportage télé : il n’y a pas de commentaires des images qui sont présentées, que ce soit par une voix off ou par des interviews réalisées après l’action des protagonistes qui y ont participé. Il y a pourtant bien une voix off, celle du réalisateur, mais elle n’intervient qu’à de très rares moments, et c’est pour lire des extraits d’œuvres d’Antoine de Saint-Exupéry. L’idée du film est en effet de rapprocher la figure de Thomas Pesquet de celle du célèbre écrivain aviateur.
Ce parallèle était peut-être évident pour le réalisateur Pierre-Emmanuel Le Goff, qui signe ici son premier long-métrage, mais il apparait plutôt comme artificiel dans le film. « 16 levers de soleil » ne réussit jamais à dépasser ses intentions : on voit les efforts réalisés (sur le montage, la bande-son, la photo…) par le film pour paraître différent et « faire cinéma », mais sans jamais être convaincu du résultat. Le choix a vraisemblablement été fait de ne raconter cette aventure scientifique sur le mode de l’émerveillement, plutôt que de tirer parti des conditions extrêmes de cette aventure (6 mois confinés en apesanteur dans l’ISS) pour faire du sensationnel. La vie en apesanteur est tellement étrange que l’émerveillement fonctionne… mais un temps seulement, puisque sans discours ni narration de quelque sorte que ce soit, cette succession de belles images finit par sonner creuse. Sans explications ni enjeux d’exposés, les faits et gestes de Thomas Pesquet provoquent l’ennui… Ce qui relève du comble, face au caractère extraordinaire de la vie d’un astronaute en mission ! Contrairement à ce dont a rêvé le réalisateur, cette « odyssée de l’espace » n’a rien de comparable avec celle de Kubrick.
La sortie concomitante de « 16 levers de soleil » avec « First man » pose une question intéressante : le cinéma documentaire pourra-t-il un jour égaler celui de fiction lorsqu’il s’agit de raconter la vie dans l’espace ? Filmer dans l’espace est un défi technique si grand que cela est réalisé avec des moyens certes « vrais » mais extrêmement limités (car même si pour ce film la résolution des caméras embarquées à bord de l’ISS a été augmentée à 4K, ce sont toujours des astronautes qui se filment eux-mêmes lorsqu’ils en ont le temps). Tandis que le cinéma de fiction, avec ses moyens illimités certes factices mais véridiques par la grâce du numérique, produit des œuvres bien plus puissantes sur la vérité de la conquête spatiale…

On retiendra…
Des images forcément spectaculaires de la vie en apesanteur, de la Terre vue de l’espace.

On oubliera…
A trop vouloir faire « art » plutôt que « reportage », ce documentaire perd son sens et ses spectateurs.

« 16 levers de soleil » de Pierre-Emmanuel le Goff, avec Thomas Pesquet,…

mercredi 3 octobre 2018

Le film de Schrödinger (Climax)

« Climax » est le cinquième film de Gaspar Noé, le plus sulfureux des réalisateurs du cinéma français. Il ne figurait étonnamment pas en sélection officielle à Cannes cette année, mais à la Quinzaine des réalisateurs – qui en avait peut-être plus besoin pour célébrer sa 50ème édition ? De fête il est en effet question dans ce film, à l’argument très simple : dans un lieu isolé, à la fête de fin de répétition d’un spectacle de danse, une troupe de danseurs se retrouve intoxiquée par une drogue hallucinatoire.


Trajectoire simple
Comme l’a déjà fait Gaspar Noé, le film débute par sa fin (générique compris), ce n’est donc rien révéler que de décrire ce film comme une plongée progressive dans l’horreur. Passée cette « introduction finale », un exceptionnel plan-séquence nous entraîne au cœur de la dernière répétition, sur la musique Supernature de Cerrone. La caméra bouge au milieu des danseurs en accord avec leur chorégraphie, selon des axes géométriques très maîtrisés. Le spectacle ainsi filmé est magnifique, la virtuosité du cadre et de la photographie épousant celles des danseurs. L’énergie déployée dans ce plan est ahurissante et est en parfait accord avec l’humour bravache de la réalisation de Noé (qui avant ce plan a déjà dynamité toutes les conventions habituelles du long-métrage…). A ce stade de la projection, on se dit qu’on est face à un chef-d’œuvre…
Le fait d’avoir annoncé dès l’incipit que tout ça allait mal se terminer installe dès la fin de la répétition et le début de la fête qui la suit un malaise entretenu par la mise en scène (tout sonne comme un présage d’un massacre à venir, la couleur rouge étant partout présente), malaise qui n’ira qu’en grandissant… jusqu’à ce que l’horreur commence. On comprend vite que « Climax » va nous montrer, au fil de longs plans-séquences, le délitement progressif d’une harmonie, la troupe gracieuse unie dans la danse du début du film se morcelant petit à petit en individualités mesquines, idiotes ou monstrueuses. De l’ordre au chaos : la simplicité de la trajectoire du film fait toute sa beauté. Le champ de la caméra donne l’impression avec un réalisme saisissant de voir à travers les yeux d’un personnage ayant lui aussi été drogué – la caméra se déplace donc d’une manière de moins en moins ordonnée, se fait de plus en plus flottante, et finit par carrément se retourner…
Mais la simplicité de cette trajectoire du film est aussi sa limite. Parce qu’une fois compris ce programme imaginé par Noé, a-t-on vraiment encore envie d’assister à son exécution ? Le film devient alors un spectacle voyeuriste de la déchéance des rapports humains, rendu encore plus malsain par le fait que Noé l’alimente en traumatismes (addiction, avortement, inceste)…
Au final, on ressort de la salle complètement groggy du film, plus très sûr de l’orientation de la gravité (à force de voir les images à l’envers), et surtout éberlué par la vacuité du discours du film. Gaspar Noé avait l’habitude de cliver (on aime ou on n’aime pas). Il innove ici en mettant le point de clivage au milieu de son film : on aime puis on n’aime pas (ce qui pose un défi lorsqu’il s’agit de donner une appréciation au film en un seul mot ou une seule note !).

On retiendra…
Une première partie chorégraphique d’une beauté sidérante, d’une énergie folle. Les pieds de nez aux conventions cinématographiques.

On oubliera…
La deuxième partie est tellement programmatique qu’elle donne l’impression malséante d’assister à un spectacle voyeuriste. Les pieds de nez aux conventions cinématographiques.

« Climax » de Gaspar Noé, avec Sofia Boutella, Romain Guillermic,…

lundi 3 septembre 2018

Dépliement (Jérusalem)

Certains livres font événement parce qu’ils sont gros. Lourds. Qu’ils ont demandé des années d’écriture. Dans cette catégorie, « Jérusalem » est un morceau de choix. Il s’agit du deuxième roman d’Alan Moore, le célèbre scénariste (entre autres) des comics « Watchmen » et « V pour vendetta », entré tardivement en littérature.
Le titre n’a a priori rien à voir avec la ville sainte : quasiment toute l’action de « Jérusalem » se déroule en fait à Northampton, une ville dans le centre de l’Angleterre qui, d’après Alan Moore et comme il aime à la présenter, n’est rien de moins que le centre du monde d’après lui, Hitler et Dieu. Un postulat étonnant mais qui sera largement argumenté au cours des quelques 1266 pages, très denses, du roman. Un nombre de pages conséquent narrant une histoire qui l’est tout autant, et qu’il est donc difficile de résumer en quelques phrases. Disons juste que « Jérusalem » est l’histoire de Northampton – et plus exactement d’un quartier de Northampton, « les Boroughs » –, de l’Antiquité jusqu’à la fin des temps, racontée de manière chorale (avec autant de personnages fictifs que de figures historiques), non linéaire, en quatre dimensions (les trois de l’espace et celle du temps), et au moyen de tous les styles littéraires (prose, poésie, théâtre et des moins identifiables).


Ludique
Présenté de la sorte, ça paraît monumental – et ça l’est bel et bien. Pourtant une fois commencé, le roman n’est en rien intimidant. Si le nombre de références disséminées est incalculable, il n’est pas nécessaire de les connaître (ni même de les repérer, car on passe en fait à côté du plus grand nombre d’entre elles) pour apprécier l’histoire. De plus, la narration est suffisamment fragmentée pour ne pas assommer le lecteur par la taille de son récit. L’ouvrage est divisé en trois parties. La première et la dernière ressemblent à un recueil de nouvelles car chacun de gros chapitres est centré sur un personnage, formant comme des nouvelles quasi autonomes mais interconnectées. La deuxième, tout entière consacrée ou presque à un personnage sur une seule ligne narrative, est beaucoup plus linéaire dans sa narration (mais linéaire en 4D…).
Le tout comporte beaucoup d’humour : on se rend compte au fur et à mesure comment, à partir par exemple d’une simple porte ouvrant sur le vide à un étage d’une église, ou de la lance d’une statue qui ressemble à une canne de billard, Alan Moore a imaginé tout une mythologie, une cosmogonie, sur sa ville, et donc à quel point tout ceci – et par « ceci » on parle de plus de 1200 pages – n’est pas complétement sérieux. « Jérusalem » est une gigantesque construction géo-mythologico-historico-philosophique, mais c’est d’abord et avant tout un jeu, comme toute création littéraire, ce qu’Alan Moore veille à ne pas faire oublier tout au long de son impressionnant roman – la manière dont il le rappelle en particulier dans l’épilogue est assez drôle.
Malgré son nombre incalculable de pages, il n’y en a pas une qui semble plus faible qu’une autre. Le roman commence très fort par la description magnifique et stupéfiante d’une fresque sous la voûte de la cathédrale Saint-Paul à Londres qui s’« anime » – mais ce passage de pure bravoure littéraire sera suivi de nombreux autres, jusqu’au dernier chapitre du roman. Il ne fait nul doute qu’Alan Moore est un grand écrivain de grand talent – dont on ne pouvait avoir qu’un début d’idée à la lecture de ses comics.

Lourd
« Jérusalem » a donc jusqu’ici tout du roman génial… Mais il y a un « mais ». Le problème, c’est que c’est – malgré son aspect ludique – un roman lourd, dans tous les sens du terme. Alan Moore n’a fait aucune économie narrative. Même si elles sont toutes différentes et originales, il n’épargne aucune description à son lecteur, ce qui à la longue peut être pénible. La densité impressionnante du roman n’est trouée d’aucune ellipse. L’idée qui sous-tend le roman, une conception philosophique de l’existence (dont l’auteur aurait appris plus tard qu’elle avait déjà été théorisée, sous le nom d’« éternalisme »), est très intéressante mais elle est racontée en long, en large et en travers, alors même qu’on l’a déjà comprise.
Et il y a le chapitre 26, « Battre la campagne », hommage à « Finnegans wake » de James Joyce. C’est une torture pour le lecteur, ça a dû être une torture pour le traducteur Claro, il est encore plus dur d’imaginer ce que ça a coûté pour être rédigé. Ce chapitre est une sort de point de non-retour de la lecture : c’est une fois que l’on a dépassé ce chapitre que l’on se convainc que « Jérusalem » est un monstre littéraire
Lire « Jérusalem » demande donc des efforts. Mais ceux-ci sont largement récompensés, et perdurent dans le temps. Le roman est en fait comme les paroles divines des Ang(l)es du roman : il se déplie dans l’esprit du lecteur, peu à peu, devenant de plus en plus vaste, plus riche, et ce dépliement se poursuit encore et encore bien après sa lecture. On se prend ainsi à s’intéresser à l’histoire des rues où l’on habite, à se demander à quoi aurait pu ressembler « Jérusalem » s’il avait été écrit dans son propre quartier. On ne regarde plus comme avant son quartier, les rues que l’on parcourt, celles que l’on emprunte tous les jours.
Même si ce n’est pas le roman que j’ai pris le plus de plaisir à lire, avec « Jérusalem » Alan Moore a changé ma manière de voir le monde. Ils sont très rares les romans capables d’une telle prouesse…

« Jérusalem » d’Alan Moore, aux éditions inculte

Impossible de terminer cet article sans évoquer sa traduction, ahurissante, et pas seulement par le nombre de pages. La densité de références parfois intriquées contenue dans la prose de Moore est folle. On s’en rend compte en lisant le blog tenu par le traducteur, Claro, lors de ce travail de traduction hors du commun. Une mine d’informations sur le métier, qui permet d’entrevoir la richesse du texte… et surtout de se rendre compte qu’on en a raté une bonne partie ! Un complément au roman tout simplement indispensable, qui pourrait justifier à lui-seul la lecture de « Jérusalem » !

samedi 4 août 2018

Mortels décibels (Sans un bruit)


Difficile de ne pas abuser des jeux de mots que permet son titre… mais « Sans un bruit » est sans conteste le film d’horreur qui a le plus fait parler de lui cette année. Difficile aussi de savoir à quoi s’attendre lorsqu’on s’apprête à assister à une de ses projections. Il s’agit d’un premier film écrit, réalisé et interprété par John Krasinski (jusqu’alors connu pour des seconds rôles) – ce qui a tout l’air d’être du cinéma d’auteur. Mais c’est aussi un film produit par Michael Bay – au temps pour le cinéma d’auteur...


Concept
« Sans un bruit » est avant tout chose un film d’horreur « concept ». Ce concept sur lequel le film va jouer pour créer de la tension est très simple à comprendre (tout est dans le titre) : si les personnages font du bruit, ils sont tués – en fait dévorés par des extra-terrestres à l’ouïe surdéveloppée mais qui semblent ne pas disposer de la vue et de l’odorat.
Ce postulat de départ dingue mais inventif est présenté lors de la séquence d’introduction du film, très frappante de brutalité. C’est en soi un court-métrage qui aurait pu se suffire à lui-même tant tout y est déjà dit – cette séquence est d’ailleurs très certainement la meilleure du film.
Tout le film est articulé autour de son « concept » de ne pas faire de bruit. C’est une limite évidente au film : le ressort de ses moments de tension est toujours de savoir si le personnage va craquer et briser le silence… Mais ce principe de silence absolu et vital est mis en scène au travers d’une kyrielle de situations, suffisamment variée pour relancer à chaque fois l’intérêt. Le film regorge ainsi de trouvailles (incroyable scène du silo par exemple). Il exploite à fond son « concept », le poussant à bout, en osant même flirter avec le grotesque (l’accouchement).

Le bruit des voisins
Malgré la représentation pleine de clichés de la famille dépeinte par le film, on s’amuse donc beaucoup devant ce film, dont l’expérience en salle ne ressemble à aucune autre. Une telle densité de silence dans la bande-son du film, c’est très rare, et sûrement inédit dans un cinéma aussi commercial. Même au temps du muet, de la musique (au moins) accompagnait la projection ! On entend donc beaucoup plus ce qui se passe dans la salle que ce qui se passe à l’écran… Au grand dam des amateurs de popcorn.
Malheureusement, la fin du film s’avère nettement plus conventionnelle que son idée de départ. Le réalisateur tombe d’un coup dans tous les travers du film d’horreur commercial qu’il avait su éviter jusqu’alors… Une panne d’inspiration finale imposée pour laisser la possibilité d’une suite (car suite il y aura) ?

On retiendra…
Une excellente idée de  scénario, exploitée par une réalisation qui n’a pas peur du silence, à travers une grande inventivité de situations.

On oubliera…
La fin du film, aussi nulle que son introduction était géniale.


« Sans un bruit » de John Krasinski, avec John Krasinski, Emily Blunt,…

samedi 21 juillet 2018

La vie d’Amin (Mektoub my love, canto uno)

Cinq ans ont passé depuis « La vie d’Adèle, chapitres 1 et 2 »… et beaucoup de choses ont changé depuis sa présentation triomphante (trois Palmes d’or !) au festival de Cannes. Il semble que les multiples polémiques qui ont entouré la fabrication houleuse du film aient eu finalement plus d’impact sur la carrière et l’image de Kechiche que son énorme succès public (un million d’entrées) et critique. Dans un contexte « post-Weinstein », est-ce pour cela que « Mektoub my love, canto uno », son nouveau film, n’a pas fait événement en-dehors du public cinéphile ? C’est fort regrettable que l’un des meilleurs (si ce n’est le meilleur) films de l’année n’ait été salué que par la presse.


« Mektoub my love » était présenté comme l’adaptation du roman « La blessure la vraie » de François Bégaudeau, émouvante et très drôle évocation d’amours adolescentes au cours d’un été au bord de la mer. Sans surprise, le film se révèle être très lointainement inspiré du roman, Kechiche n’ayant conservé que quelques noms de personnages, et l’idée de célébrer la jeunesse au soleil. A partir de cette très vague intrigue, Kechiche a réalisé, si ce n’est son meilleur film, son plus radical à ce jour : une intrigue minimaliste (en apparence) racontée dans une durée hors norme de trois heures… pour cette première partie seulement, puisque ce « canto uno » devrait être suivi d’au moins un autre film.

Sublime réel
« Mektoub my love » ne tient et ne se justifie que par sa mise en scène naturaliste, attachée jusqu’à l’obsession à retranscrire la vérité. Kechiche est le cinéaste contemporain le plus doué pour capter le réel, et il n’y a rien de plus fascinant qu’un film qui disparaît sous nos yeux pour devenir du réel. Voilà donc comment à partir d’un scénario qui semble inexistant, le cinéaste atteint par la grâce de sa mise en scène à des émotions, des sentiments et des sensations que rarement le cinéma ne réussit à faire éprouver, surtout avec une telle évidence. Que ce soient des discussions sur la plage ou des danses en boîte de nuit, les scènes s’étirent et s’étirent… mais sans que la durée ne provoque à un quelconque moment l’ennui. La vérité de ce qui se joue à l’écran, par son pouvoir de fascination, a absorbé la notion de temps pour le spectateur.
Le film contient d’autres coups de force que sa durée extraordinaire. Le plus frappant est son incipit. Le film s’ouvre quasiment sur une scène de sexe très crue qui fait craindre le pire – mais qui ne sera suivie d’aucune autre. Il fallait une audace incroyable pour ouvrir un film d’une telle manière. Cette scène brûle la rétine et reste gravée dans l’esprit du spectateur comme une rémanence, de la même manière qu’elle s’imprime dans l’esprit d’Amin, le personnage principal du film, voyeur involontaire de la scène.

Méta
Ce personnage principal, très effacé, qui se contente la plupart du temps d’écouter et de regarder ses camarades, il est évident dès l’ouverture du film qu’il est un double du cinéaste. Cette projection de l’auteur dans sa propre œuvre, qui permet au réalisateur d’indirectement s’expliquer et de se critiquer lui-même, est la marque la plus évidente de la dimension « métacinématographique » du film, inédite dans l’œuvre de Kechiche et que l’on n’aurait pas imaginée dans un cinéma aussi ancré dans le réel. Quelques détails seulement rendent compte de l’existence de cette dimension « méta » – jeu qui sonne (volontairement) faux au début du film, une synchronisation bizarre du son à la fin – des détails certes, pourtant évidents face à l’exigence de la mise en scène du reste du long-métrage.
Kechiche emprunte ici une voie inédite dans son travail de restitution du réel. Le cinéma est une affaire de croyance. Comme ne cessent de le démontrer l’absence d’affects associés aux effets spéciaux numériques dans les blockbusters d’aujourd’hui, laisser paraître un peu de l’artificialité d’une mise en scène renforce paradoxalement l’adhésion du spectateur à l’histoire qui lui est racontée, et donc le réalisme du film. En résumé, il faut de l’artificialité pour s’approcher du réel, et c’est ce paradoxe qu’explore étonnamment Kechiche dans « Mektoub my love ».  
On notera enfin, fait inédit, le retour d’une actrice d’un précédent film de Kechiche, Hafsia Herzi, qui est ici extraordinaire, et l’utilisation d’une musique extradiégétique qui vient ponctuer le film à plusieurs reprises dans ses moments les plus joyeux. Cette épopée intime et solaire réjouit et émeut comme rarement… et l’on est heureux de savoir qu’il y a encore une partie 2 à découvrir !

On retiendra…
Le réalisme de la mise en scène de Kechiche, que la mise en scène interroge elle-même, l’émotion, la joie qu’insuffle le film, la vitalité des comédiens.

On oubliera…
Il faut maintenant attendre pour voir la suite de cette histoire découpée en (au moins) deux parties…

« Mektoub my love, canto uno » d’Abdellatif Kechiche, avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche,…