mardi 25 octobre 2016

Particulièrement réussi (Miss Peregrine et les enfants particuliers)

On n’osait plus y croire. Le grotesque « Alice au pays des merveilles », le calamiteux « Dark shadows », l’anodin « Frankenweenie », et le passable « Big eyes » semblaient autant de preuves du déclin du cinéma de Tim Burton, amorcé depuis son remake de « La planète des singes » en 2001. Le plaisir éprouvé devant « Miss Peregrine et les enfants particuliers » (on croirait le titre d’un film de Jean-Pierre Jeunet) est donc double : celui de voir un bon film, et celui de retrouver un cinéaste aimé que l’on croyait perdu.


L’inspiration retrouvée
« Miss Peregrine et les enfants particuliers » est l’adaptation d’un roman jeunesse éponyme de Ransom Riggs. Cette histoire semble pourtant tout droit sortie de l’imagination de Tim Burton, tant elle rassemble, quasi exhaustivement, les thèmes chers au cinéaste (l’enfance, l’inadaptation, le rêve…). A une nouveauté près : le jeu sur le temps, encore inédit dans son cinéma. Les enfants du titre sont forcés, pour survivre, de revivre éternellement la même journée de 1943, ce qu’ils appellent une « boucle ». Le film déploie à la suite ce concept de boucle tout un univers de « particularités », d’ « ombrunes » et de « sépulcreux » d’une richesse insoupçonnée et complètement burtonienne (au cœur de l’intrigue, une affaire d’yeux…).
Le réalisateur multiplie les fantaisies visuelles : visions frappantes et poétiques se succèdent sans s’essouffler – et dans une 3D très bien utilisée. On pourrait les énumérer, mais elles sont si nombreuses qu’on se contentera de les résumer en disant que c’est beau, drôle, et de plus en plus chargé de sens. Impossible cependant de ne pas citer le visage hallucinant de Samuel L. Jackson, qui tient ici un de ses meilleurs rôles de méchant (lui qui en joue tant). Il réussit à la fois à être des plus effrayants et hilarants.
Dans cette fête de l’inspiration retrouvée, Burton s’amuse à glisser des références un peu partout (et à se glisser lui-même dans le film via un caméo furtif, une première !), de « Jason et les argonautes » jusqu’à « Dumbo », son prochain film (on craint le pire). A ce jeu des citations, on notera la bizarre convergence des formes entre « Miss Peregrine… » et « Ma loute », le film de Burton reprenant sans le faire exprès quelques-unes des images fortes du film de Dumont (un personnage lévitant sur une plage du nord). Une simple coïncidence, mais amusante… surtout pour Dumont !

Systématique numérique
Pour autant, on retrouve aussi dans « Miss Peregrine et les enfants particuliers » quelques-uns des défauts de Burton : il ne s’attarde pas assez sur certains thèmes de son histoire – le traitement des boucles temporelles pouvait par exemple mériter beaucoup mieux. Malgré une séquence marrante et de mauvais goût réalisée en stop motion, le recours trop récurrent au numérique fait regretter la folle poésie des effets spéciaux employés par le cinéaste avant 2000…
S’il ne constitue pas le chef-d’œuvre du cinéaste, « Miss Peregrine et les enfants particuliers » est sans conteste l’un de ses meilleurs films, et redonne espoir pour la suite de sa filmographie.

On retiendra…
Burton est de retour et convoque ses thèmes fétiches dans une intrigue d’une grande richesse, pleines de visions poétiques.

On oubliera…
Le film n’exploite pas jusqu’au bout la richesse de son scénario. Le numérique est trop privilégié par rapport aux effets traditionnels tellement plus poétiques.


« Miss Peregrine et les enfants particuliers » de Tim Burton, avec Asa Butterfield, Eva Green,…

jeudi 6 octobre 2016

Juste magnifique (Juste la fin du monde)

Où s’arrêtera donc l’ascension de Xavier Dolan ? A chaque nouveau film, il fait mieux que le précédent. « Juste la fin du monde » est donc encore plus fort que le déjà extraordinaire « Mommy ». Le film n’est vraiment pas passé loin de la Palme d’or puisqu’il a décroché le Grand Prix du jury au 69ème festival de Cannes…
« Juste la fin du monde » est à l’origine une pièce de Jean-Luc Lagarce, dramaturge que Dolan avait déjà adapté pour « Tom à la ferme » (2012). Preuve évidente de son nouveau statut de « super auteur », Xavier Dolan a fait l’exploit de réunir ce qui n’est pas loin d’être le casting le plus prestigieux que l’on puisse rassembler aujourd’hui pour tourner un film français avec cinq rôles : Marion Cotillard, Léa Seydoux, Gaspard Ulliel, Vincent Cassel et Nathalie Baye.
On aurait pu craindre qu’en s’entourant d’acteurs si emblématiques du cinéma français, Dolan se coule dans un certain moule du « film d’auteur français ». Or, pas du tout : le québécois n’a rien cédé sur ses obsessions et sa manière si personnelle de concevoir un film.


La finesse des gros plans
Après une très belle et sombre introduction, le film plonge directement dans un huis-clos, où se révèlent immédiatement les choix très forts de mise en scène de Xavier Dolan.  Pour raconter cette famille dysfonctionnelle, Dolan utilise presque exclusivement des gros plans sur les visages de ces personnages. Cette mise en scène très originale (voire inédite ?) désarçonne au début : ne voir que des visages en gros plans de personnages au caractère si marqué et contrasté qu’ils semblent fous (et certains le sont) est très vite asphyxiant pour le spectateur. L’« hystérie » propre à Dolan (mais en nettement plus sombre qu’avant) provoque ici l’étouffement. Or c’est très exactement ce que ressent le personnage principal, Louis, lorsqu’il retrouve sa famille après douze ans d’absence. On retrouve ici le goût du cinéaste pour faire se rejoindre le signifiant et le signifié comme lorsqu’il ouvrait littéralement le cadre dans les fameuses séquences de libération dans « Mommy ».
Face à sa famille, Louis est presque mutique. Il laisse les flots de paroles s’échapper de la bouche et du cœur de chacun des membres de sa famille, qui ne l’ont pas vu depuis si longtemps. Il arrive à s’isoler avec chacun d’entre eux, l’un après l’autre. Le film est donc quasiment une succession de longs monologues. La mise en scène en gros plans rappelle que cette matière est très théâtrale et en même temps la transforme en du cinéma pur, grâce à ce que les plans dévoilent de chacun des gestes et expressions des acteurs, et en particulier en insistant sur leurs yeux, leur regard. Le visage de l’acteur prend toute la place dans le cadre et ne cohabite que rarement dans un plan plus large avec le corps d’un autre acteur : cette mise en scène qui enferme les personnages chacun dans leur cadre traduit aussi l’absence de communication dans cette famille qui se déchire et, pendant toute la durée du film, se dispute la présence de Louis. Qui reste donc là à les écouter et à les regarder.
Le regard : c’est ce sur quoi travaille cette mise en scène, puisque en réduisant le champ au seul visage de l’interlocuteur de Louis, la caméra nous fait entrer dans sa tête. Ces gros plans, c’est en fait ce que voit Louis quand il écoute quelqu’un, c’est son regard qui nous est montré, ce qu’il voit. La réalisation de Dolan nous fait donc plonger dans l’esprit du personnage de Louis, elle réussit en fait à nous faire vivre cette journée si particulière de son point de vue, littéralement. « Juste la fin du monde » ne raconte pas cette journée d’une manière réaliste, mais raconte le ressenti émotionnel de cette journée par Louis, sa représentation mentale de cette journée, qui est enrichie de souvenirs et de sensations. Xavier Dolan nous montre cette journée non pas d’un point de vue extérieur, omniscient, sans passé, mais d’un point de vue intériorisé, riche d’une mémoire, d’une histoire personnelle : celui de Louis, mais derrière lequel on devine aussi celui du réalisateur. Ce point de vue est donc extrêmement touchant.

Nouvelles facettes
Outre cet extraordinaire procédé de mise en scène, si puissant et si poignant, « Juste la fin du monde » a aussi le mérite de montrer de formidables performances de jeu. Dolan a réussi à révéler de nouvelles facettes de chacun des acteurs de son casting, inédites. Cotillard, Cassel, Baye, Seydoux, et en particulier Ulliel : ils apparaissent dans ce film comme nouveaux, malgré leur aura. On en vient rapidement à oublier que l’on voit Cotillard ou Cassel jouer, pour ne plus voir que Catherine et Antoine.
Le film se termine sur une métaphore d’une limpidité frappante, belle et émouvante, qui achève de nous convaincre que « Juste la fin du monde » est un film d’une grande force – peut-être bien juste le meilleur film de l’année.

On retiendra…
Une mise en scène tout en gros plans surprenante, puissante et émouvante. Des interprétations d’une grande force.

On oubliera…
On aurait aimé que le film dure un peu plus longtemps, il parait un peu court (preuve de sa grande qualité ?).

« Juste la fin du monde » de Xavier Dolan, avec Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Nathalie Baye

vendredi 23 septembre 2016

Un nouvel ami (Frantz)

François Ozon, toujours aussi malicieux, aime tendre des pièges à ses spectateurs. On croit dès le début avoir éventé le secret de son dernier film, « Frantz ». Pendant la première partie du film, le réalisateur d’« Une nouvelle amie » sème de faux indices qui vont dans le sens de ce qu’on peut attendre de lui connaissant les thèmes favoris de l’auteur… mais ce n’est que pour mieux nous tromper au moment de la révélation du secret. S’il ne s’agit pas pour autant d’une énorme surprise, il faut reconnaitre l’habileté pourtant connue du réalisateur à déjouer les attentes et manipuler ses spectateurs.


Un mélodrame qui veut en faire trop
« Frantz » raconte comment l’arrivé d’un ex-poilu français, Adrien, vient bouleverser le deuil d’une famille (ses parents et sa fiancée, Anna) d’un soldat allemand en 1919 en Allemagne.
Le film a deux intérêts. Le premier est qu’il s’agit d’une histoire où les personnages principaux sont dès le départ très tristes, mais semblent à chaque péripétie sur le point d’accéder au bonheur… que le scénario leur refusera à chaque fois, repoussant toujours ce bonheur par un nouveau « coup de théâtre » malheureux. Cet espoir de bonheur, toujours proche mais toujours hors de portée, qui se dérobe à chaque fois qu’Anna essaye de s’en saisir, est à la fois émouvant et un peu problématique, tant le film accumule les péripéties, qui peuvent du coup paraître fabriquées. C’est moins un problème de vraisemblance (le scénario est très bien écrit) qu’un problème de rythme, les péripéties s’enchaînant trop vite. Se produit au final une bizarre impression de décalage : le film se veut beaucoup plus émouvant qu’il ne l’est effectivement.
Le second intérêt du film est qu’avec ces deux parties en miroir, la première en Allemagne et la deuxième en France, il dépeint très bien les relations franco-allemandes de l’entre-deux-guerres et permet de mesurer par comparaison avec celles d’aujourd’hui l’ampleur du changement... tout en rappelant que ce qui a déjà existé risque toujours de se reproduire si on n’y prend pas garde  – l’Histoire nous ramène toujours au présent.

N&B
Il faut aussi commenter l’une des plus grandes particularités de ce nouveau film de François Ozon : le réalisateur a pour la première fois choisi le noir et blanc. Un choix raccord avec les images que l’on garde de l’époque où se déroule l’histoire du film, et qui participe donc pleinement à l’effort de reconstitution de cette époque. Mais le réalisateur a voulu aller plus loin et utiliser ce noir et blanc comme un outil supplémentaire à sa mise en scène, puisqu’il se permet de passer du noir et blanc à la couleur lors de certaines séquences pour leur donner plus de poids et de sens. Par exemple, lorsque le film montre des souvenirs heureux d’avant-guerre d’Anna, ces souvenirs sont montrés en couleur. A priori, c’est une très bonne idée car Ozon évite tout systématisme en n’utilisant pas ce passage à la couleur pour une seule et même raison (les justifications du passage à la couleur sont heureusement plus complexes qu’un simple changement d’humeur). Et pourtant, on ne peut s’empêcher de trouver un peu facile et grossier ce procédé, sûrement parce qu’il est trop souvent utilisé dans le film (et trop tôt).
Au final, avec ce nouveau film, François Ozon propose des idées formelles et d’écriture intéressantes, mais qui ne sont qu’imparfaitement mises en œuvre.

On retiendra…
Un mélodrame surprenant par le nombre de ses péripéties. Une excellente reconstitution de l’époque de l’entre-deux-guerres. De très bons acteurs.

On oubliera…
Le film ne parvient pas à émouvoir autant qu’il le voudrait. L’utilisation du noir et blanc qui se colore semble un procédé un peu trop répétitif.


« Frantz » de François Ozon, avec Paula Beer, Pierre Niney,…

Arrête vraiment ton char (Ben-Hur)

« Ben-Hur » : l’histoire cruelle de cette fratrie qui se déchire au temps de Jésus-Christ (à l’origine, un roman publié en 1880) avait impressionné à l’ère du cinéma muet dans la première version de 1925 signée Fred Niblo. Elle a été de nouveau portée à l’écran avec toute la démesure de l’ère éclatante du Technicolor par William Wyler en 1959. Quand on évoque « Ben-Hur », c’est de ce film-ci que l’on parle, tant elle a marqué les esprits et reste impressionnante (notamment sa célèbre course de chars). A l’ère du numérique et de la 3D, il était donc presque logique qu’une nouvelle version de cette histoire désormais mythique soit produite… Mais comment passer après le film de Wyler de 1959, même cinquante-sept ans plus tard ?


Une parodie involontaire de péplum
Cette nouvelle adaptation est une erreur totale. C’est tout simplement un mauvais film, très mal filmé, encore plus mal monté. Petite prouesse, ce blockbuster réussit au niveau des effets spéciaux à perdre sur les deux tableaux : il concilie la laideur du numérique avec le toc des décors en cartons et des accessoires en plastique. La direction artistique est une vraie calamité (cette Antiquité est invraisemblable), à moins de regarder le film comme une parodie de péplum – dans ce cas l’un des éléments les plus drôles du film est sans nul doute la coiffure de Morgan Freeman (pourquoi s’est-il embarqué dans cette galère ?).
Pour tout ce qui n’est pas de l’action, le réalisateur Timur Bekmanbetov se révèle très maladroit. Avec ces dialogues risibles, ces acteurs sans expression et ces décors et costumes en carton-pâte, « Ben-Hur » a tout d’un téléfilm. On se demande vraiment pourquoi Bekmanbetov a accepté ce projet (proposé à beaucoup de réalisateurs). Lui qui est si adroit dans la fantaisie (l’extraordinaire « Abraham Lincoln, chasseur de vampires », 2012) n’est clairement pas capable de raconter cette histoire aussi lourde sans verser en permanence dans le comique involontaire…
On a l’impression que le réalisateur a tout misé sur la fameuse séquence de la course de chars (est-ce pour ce passage qu’il a accepté de tourner ce remake ?). C’est assurément le meilleur moment du film, mais il ne s’agit pas pour autant d’un grand moment de bravoure cinématographique. Certes, ça fait plein de bruit, ça envoie du sable en 3D sur la tête des spectateurs, mais c’est empêtré dans une laideur numérique qui affadit tout et ne rend plus rien impressionnant, et surtout, c’est filmé au stroboscope, ce qui fait qu’on n’y comprend rien.
En définitive, ce « Ben-Hur » ne restera pas comme ses prédécesseurs dans l’histoire du cinéma, d’autant plus qu’il ne propos strictement rien de nouveau par rapport à eux, et se contente de les copier jusque dans les principes de mise en scène. Si ce « Ben-Hur » parvient à rester dans les mémoires d’ici la fin de l’année 2016, ce sera déjà un exploit…

On retiendra…
Une 3D parfois marrante.

On oubliera…
Laid, involontairement comique, filmé et monté n’importe comment, cette nouvelle version de « Ben-Hur » fait honte à celles de 1925 et 1959. Absolument sans intérêt. Sauf si vous voulez démontrer (très cruellement) que « Hollywood, c’était mieux avant ».


« Ben-Hur » de Timur Bekmanbetov, avec Jack Huston, Toby Kebbell,…

samedi 3 septembre 2016

Obscurama (Nocturama)

Le nouveau film de Bertrand Bonello, après l’éblouissant « Saint Laurent » en 2014, était attendu comme ses deux précédents films en compétition à Cannes cette année. D’autant plus que son sujet semblait résonner, pour ne pas dire coller, avec l’actualité puisque le film raconte l’exécution d’attentats simultanés à Paris d’un groupe de jeunes terroristes. Bonello ne pouvait même pas être accusé d’opportunisme puisque son film était écrit depuis 2011, et annoncé avant les tragiques événements de 2015.
Le film n’a finalement pas été sélectionné à Cannes, dans aucune section que ce soit, alors qu’il était prêt pour le festival. Le signe d’une œuvre moins réussie qu’espérée – ou d’un contenu politique dérangeant ? La réponse est maintenant disponible dans les salles. (« Nocturama » connaîtra bien une compétition, celle du festival de San Sebastián dans deux semaines.)


Mystère et tension
C’était particulièrement manifeste dans « Saint Laurent » : Bonello est peut-être le réalisateur français le plus inspiré par Kubrick. On retrouve dans « Nocturama » cette toute-puissance accordée à l’image, qui fait penser à « 2001 :l’odyssée de l’espace ». Le film de Bonello s’ouvre ainsi longuement sur les préparatifs quasi chorégraphiés d’un groupe de jeunes très disparates dans le métro parisien, sans qu’aucun d’entre eux ne prononce une parole. On saisit peu à peu que ces jeunes sont tous liés et préparent des actes violents. Le film, qui était jusque-là très froid dans sa description plate et sans commentaire (mais très bien filmée) des déplacements des personnages, fait naître peu à peu une tension, qui montera comme un lent crescendo jusqu’à la terrible conclusion du long-métrage.
        Les agissements des uns et des autres et leurs liens sont expliqués par quelques séquences en flash-back très bien montées, puisqu’elles ne font jamais retomber l’intensité du film, et dévoilent sans jamais le tuer le mystère qui entoure les actes qui sont en train de se préparer. Un art du montage qui s’était déjà exprimé dans « Saint Laurent » et « L’apollonide » et qui impressionne encore.   

Déboussolement
Dans la deuxième partie du film, ces jeunes devenus terroristes, se cachent dans un Grand Magasin, pour y attendre la fin de la nuit et échapper à la traque des forces de l’ordre, espérant reprendre au matin leur vie normale. Le film s’immobilise mais la tension continue de croitre car, confrontés bien malgré eux aux mirages de la société de consommation, les comportements de chacun des jeunes vont petit à petit se dérégler, dans une succession de scènes à la symbolique de plus en plus frappante, où le réalisateur déploie tout son art de la composition visuelle.
Le propos du film se fait alors évident. Bertrand Bonello met en scène une jeunesse déboussolée, sans repères, qui se retourne contre la société dans laquelle elle ne se reconnait plus, mais qui la fait rêver pourtant, dans un mélange d’attraction et de répulsion que l’attente dans les différents espaces du magasin met très bien en valeur. Le réalisateur veut parler de la jeunesse et non pas d’une jeunesse, puisque son groupe de personnages rassemble (d’une manière qu’il est difficile de ne pas trouver complètement artificielle) toutes les catégories sociales, toutes les origines, toutes les couleurs de peau, leur seul point commun étant qu’ils sont perdus.
 Bonello se fait ici piéger par ses intentions : à vouloir trop universaliser, s’élever au-dessus des contextes particuliers, il est tombé dans l’écueil de la métaphore décollée du réel, vidée de tout sens. Mais il commet aussi une autre erreur, beaucoup plus grave : il s’est trompé de véhicule pour sa métaphore.

Erreur de lecture
Par la force de son cinéma, on s’identifie à ces personnages, et on se met à craindre avec eux pour leur vie et à espérer qu’ils parviendront sains et saufs jusqu’à la fin de cette nuit. Et c’est là que le film se heurte de plein fouet à l’actualité et qu’il devient hautement perturbant. Car il nous fait adhérer à la cause de  terroristes. La fin du film, qui est par ailleurs un extraordinaire moment de cinéma, formidablement bien montée, parcourue par une tension folle, sera à ce titre particulièrement révélatrice : il devient indéniable que Bonello se range aux côtés de ses jeunes terroristes, dont il explique les agissements par leur détresse, qui n’est pas du tout entendue par la société.
Mais après les attentats du 13 novembre, comment Bonello ose-il encore nous raconter ça ? Comment peut-il nous montrer la jeunesse poser des bombes dans Paris et exécuter froidement des parisiens alors que c’est justement la jeunesse qui a été massacrée par le terrorisme ? « Nocturama » apparaît alors complètement raté, l’idée-même du film ressemble à une erreur, à une mauvaise lecture de l’état du actuel des choses. Bonello voulait raconter le désarroi de la jeunesse comme Gus van Sant l’avait fait dans « Elephant ». Mais en choisissant d’en faire des terroristes, il vide de toute substance son film et son message.
C’est donc avec un sentiment très partagé que l’on ressort de cette séance. Impressionné par la tension, l’émotion, la beauté qui se dégagent du film. Sur le plan strictement formel, c’est un œuvre de maître. Mais abasourdi par la vacuité du sens de cette œuvre, extrêmement dérangeante. « Nocturama » est un film passionnant à voir, qui fait beaucoup réfléchir, une œuvre dont on se souvient, mais c’est indubitablement un film raté.

On retiendra…
La réalisation très belle et très puissante qui crée une incroyable tension du début à la fin du film et multiplie les trouvailles visuelles. La musique, excellente.

On oubliera…
« Nocturama » visait à la métaphore très symbolique, mais ne tient au final aucun discours cohérent, se vide de son sens, et va même jusqu’à se tromper sur ce qu’il raconte.


« Nocturama » de Bertrand Bonello, avec Finnegan Oldflied, Hamza Meziani, Manal Issa,…

jeudi 25 août 2016

Presque sans reproche (Star Trek sans limites)

Après avoir réalisé la spectaculaire remise à jour de la saga « Star Trek » avec « Star Trek » (2009) et « Star Trek into darkness » (2013), JJ Abrams, a essayé de faire de même avec « Star Wars VII, le réveil de la Force ». Il n’était donc plus disponible pour réaliser ce troisième volet des nouvelles aventures du capitaine Kirk et de M. Spock. « Star Trek sans limites » a donc été confié à Justin Lin, réalisateur de trois opus de la saga « Fast and furious ». Le film sort 50 ans après le début de la première série ayant donné naissance à l’univers « Star Trek » créé par Gene Roddenberry.


Continuité
L’annonce du recrutement de Justin Lin comme réalisateur à la place de JJ Abrams faisait plutôt peur. Mais l’on est rassuré dès les premières images : s’il n’est pas réalisateur, Abrams officie toujours comme producteur, et a semble-t-il imposé à Lin de reprendre les principes de la mise en scène qu’il a développé dans les deux précédents films de la saga.
Excepté les lens flares (dommage), on retrouve, avec soulagement tout d’abord, ce qui faisait l’excellence des opus d’Abrams. « Star Trek sans limites » s’inscrit ainsi dans leur exacte continuité : c'est coloré, intelligent, formidablement drôle, et mené à un rythme ébouriffant du début à la fin. La manière dont l'action est lancée puis relancée en permanence témoigne une fois de plus d'une virtuosité d'écriture hallucinante, portée par une mise en scène tout en mouvement qui sait ménager lisibilité, surprises (jeux d'échelle, de perspective et ruptures de tons abondent), « sense of wonder » (le graal de tout film de science-fiction, notamment avec cette ville-station qui donne le vertige) et réflexion. La photographie est magnifique, les couleurs sont éclatantes, l'utilisation du numérique (calquée comme tout le reste sur le travail d’Abrams) est extrêmement habile. On retrouve avec beaucoup de plaisir les acteurs très attachants incarnant l’équipage devenu emblématique de l’Enterprise – on voit qu'ils s'amusent autant que eux nous amusent –, on jubile d’écouter le thème « Star Trek » de Michael Giacchino (l’une des musiques les plus épiques jamais composées !).

La recette Bad Robot
Si le travail est donc très bien fait, qu’on est heureux que la santé de cette saga soit toujours aussi éclatante, l’absence de réelle nouveauté est quelque part regrettable. Justin Lin copie bien Abrams, mais n’a exactement son talent : le rythme en particulier est, comme je l’ai écrit, ébouriffant, mais pas autant que dans les deux opus d’Abrams. Et le fait que Lin copie une mise en scène amène à se demander ce qu’il apporte de personnel à ce film. Où est sa « patte » ? Il manque du coup un tout petit supplément d’âme à cet opus.
Un autre reproche, ou plutôt avertissement, peut aussi être adressé aux producteurs du film. Est-ce à cause de la présence de Simon Pegg au casting des deux sagas dans des rôles très similaires ? Se dessine en tout cas une certaine parenté dans le ton et l’écriture entre les sagas « Mission impossible » et « Star Trek » depuis leur reprise en main par Abrams et sa société de production Bad Robot. Se dirige-t-on vers une certaine standardisation « Bad Robot » des deux sagas ?

Hommage inédit
Ce film est cependant une très grande réussite, qui écrase par sa vivacité et son intelligence tous les blockbusters sortis cet été, qui aura donc été particulièrement mauvais en 2016. Surtout, il ménage un hommage historique, dans une scène d’une très grande force peut-être encore jamais vue ailleurs au cinéma. La reprise en main de la saga par Abrams s’est accompagnée d’une gestion hors du commun de la mythologie « Star Trek » : dans chaque nouveau film, les célébrations et renvois à la saga originale sont légions mais jamais pesants, puisque rigolos, subtils, et porteurs d’un double sens qui enrichissent considérablement la lecture et le ressenti de chaque film d’une densité historique et nostalgique. Pendant la pré-production de « Star Trek sans limites », l’interprète original de Spock, Leonard Nimoy, est décédé. Les scénaristes lui ont imaginé un hommage inédit avec cette scène où le « nouveau » Spock joué par Zachary Quinto verse une larme en l'honneur de l'acteur ayant joué Spock dans la saga originale... Voir un personnage (censément ne pas ressentir d’émotions) pleurer la mort de son interprète est sûrement la plus belle idée de cinéma de « Star Trek sans limites ».
Et c’est aussi avec une certaine émotion que l’on voit à l’écran la dernière apparition d’Anton Yelchin (bien qu’évidemment aucun hommage ne lui soit rendu en particulier dans ce film).

On retiendra…
Changement de réalisateur, mas toujours la même vitalité « abramsienne » : rythme, couleur, humour et intelligence, sense of wonder et sentiment épique.

On oubliera…
En reprenant – très bien – la manière d’Abrams, Justin Lin renonce aussi à donner une personnalité qui lui soit propre à son film.


« Star Trek sans limites » de Justin Lin, avec Chris Pine, Zachary Quinto, Simon Pegg,…

vendredi 29 juillet 2016

L'erreur de l'été (Independence day, résurgence)

« Independence day » avait marqué mon enfance. La vision de ces gigantesques vaisseaux extra-terrestres recouvrant les capitales de la Terre pour y déchaîner l’apocalypse était si terrifiante que je me souviens encore de la peur que j’avais éprouvée tout au long de sa projection. Si déjà à l’époque j’avais trouvé le film beaucoup trop long, puis en grandissant et rétrospectivement (sans l’avoir jamais revu), beaucoup trop à la gloire de l’Amérique pour que je puisse encore le considérer comme un grand film, il est resté dans ma mémoire… Que je le veuille ou non, « Independence day » est donc devenu une référence personnelle dans le champ du blockbuster ou du film de science-fiction.
Vingt ans après la sortie du film, Roland Emmerih, son réalisateur jadis au sommet de Hollywood et depuis « White house down » retombé dans ses limbes (son dernier film n’est même pas sorti au cinéma en France), réalise une suite à son film le plus  célèbre : « Independence day : résurgence ».


Cadeau empoisonné
Pour faire plaisir aux fans du premier film, à cette génération marquée par son visionnage, « Independence day 2 » fête lui-même l’anniversaire du premier film. Vingt ans séparent la sortie des deux films, vingt ans se sont donc écoulés entre les histoires racontées dans les deux films. Ainsi, dans « Independence day 2 », est célébrée la victoire obtenue à la fin d’« Independence day ». Or, si l’on s’attache à ces dates, regarder ce film ne vous donnera pas confiance dans l’avenir. En vingt ans, beaucoup de choses ont changé. En mal.
On se rend compte très rapidement que Roland Emmerich, devenu has been, n’a même pas essayé de se remettre sur la sellette avec cette suite qui semblait pourtant gagnée d’avance. La mise en scène est inexistante, d’une platitude absolue, sans aucune imagination. On attend désespérément qu’une émotion se dégage du film, qui ne soit pas l’ennui. Les scènes d’action ? Elles sont tellement mal filmées qu’elles sont illisibles et incompréhensibles. Les moments terrifiants du premier film (l’arrivée des vaisseaux sur Terre, la communication avec un extra-terrestre, l’entrée dans un de leur vaisseau) ? Ils sont reproduits à l’identique ici (quelle originalité…), mais en accéléré. Le film va en effet très vite, beaucoup trop vite, et jamais aucune pesanteur ne sera donnée à ce récit d’invasion extra-terrestre qui devrait faire ressentir à ses spectateurs la peur de la fin du monde. Non, « Independence day 2 » se perd dans des péripéties pitoyables d’incohérence.
Le film cherche à faire oublier son indigence scénaristique et sa pauvreté formelle derrière un humour tout sauf drôle très encombrant, trahissant complètement l’histoire qu’il voulait raconter et les émotions qu’il voulait véhiculer. Est-ce le signe d’une défaite avouée du réalisateur, qui face à la nullité de son film, a préféré se protéger derrière le paravent de l’humour et du « fun » ? Ou ce comique faisait-il partie dès le début du projet ? Auquel cas on comprend le refus de Will Smith de participer à cette suite. (Par contre, le mystère de la présence de Charlotte Gainsbourg au casting – dans un rôle ridicule – reste entier.)
Cette suite n’aurait jamais dû exister. Elle gâche le bon souvenir qu’on pouvait avoir du premier film. Pire, ce film est tellement raté et en même temps tellement patriote que je me suis senti insulté au cours de la projection. Qu’on puisse proposer à des gens un spectacle aussi pauvre sans rien leur donner d’autre que de la bêtise et de la propagande pro-Amérique a de quoi révolter.

On retiendra…
Un seul plan de cinq secondes, où un vaisseau envahit peu à peu l’écran, provoque une émotion.

On oubliera…
Une catastrophe générale qui cherche vainement à se protéger derrière un humour pas drôle. Un tel degré de nullité artistique fait de ce film une insulte au cinéma à grand spectacle et au film de science-fiction.

« Independence day : résurgence » de Roland Emmerich, avec Jeff Goldblum, Liam Hemsworth, Bill Pullman,…