jeudi 6 septembre 2012

Nolan rises ? (The dark knight rises)

Christopher Nolan, parce qu’il écrit lui-même les scénarios de ses blockbusters, qu’il a su imposer son style aux producteurs (on peut désormais employer l’adjectif « nolanien » dans les critiques) et qu’il rencontre un énorme succès public, a désormais sa place parmi les démiurges hollywoodiens. Dire que la conclusion de la saga « Batman » était très attendue est un euphémisme. Chaque année, une poignée de blockbusters américains cristallisent toutes les attentes (« Prometheus », « The dark knight rises », « Le Hobbit : un voyage inattendu » en 2012). Attentes qui, amplifiées jusqu’à l’absurde par la promotion, aboutissent souvent à une déception – même si le film est bon, comme c'est le cas ici.


Comparé aux autres blockbusters estivaux, la note peut paraître sévère. Mais pas si l’on se réfère à la filmographie de Christopher Nolan. Que s’est-il passé ? Ce film, qui aurait dû être l’apothéose de la trilogie, n’est finalement qu’un opus mineur du réalisateur. Le style Nolan qui a si bien marché dans « The dark knight » et « Inception » s’est ici alourdi. Passage en revue de ce qui fait qu’un film est « nolanien ».

Réalisme
Le Batman de Nolan est fortement ancré dans le réel, loin du fantastique gothique des versions de Tim Burton, que je regrette. Un ancrage qui permet à la saga de multiplier les parallèles entre Gotham City et notre monde, ce qui apporte la profondeur trop souvent absente du reste des blockbusters. Le braquage de la Bourse et les effondrements d’édifices dans Gotham City, l’emprisonnement de l’homme chauve-souris dans une prison au Moyen-Orient sont ainsi très évocateurs… sans qu’une quelconque vision globale ne ressorte pour autant de cet opus. Ces parallèles se brouillent les uns les autres au point de ne plus vouloir dire grand-chose – ou plutôt, de faire suspecter au spectateur qu’ils ne veulent rien dire et ne sont que simples péripéties. Le bilan de ce parti pris réaliste est donc pour le moins mitigé.
Cette volonté de réalisme a un autre défaut, celle de tuer tout mystère. Tous les agissements des personnages sont expliqués par leur passé douloureux. La fascination qui entourait le physique impressionnant de Bane se réduit dramatiquement une fois que son passé nous a été expliqué par des flash-backs ou des récits qui rendent souvent les dialogues trop écrits et irréalistes… Pourquoi donc, alors, lui avoir mis un masque ? Masque qui handicape de plus gravement la performance de l’acteur Tom Hardy, sans aucun doute exceptionnelle, mais dont il reste peu de choses une fois son figure cachée et sa voix transformée. A l’inverse, le personnage de Catwoman se retrouve être le plus réussi du film, et peut-être de la trilogie avec le Joker, car même si ses motivations sont clairement définies  (elle veut effacer les traces de son passé), le scénario ne révèlera pas les raisons de ces motivations (quel est ce passé ?).[1] Ce qui fait que ce personnage ne cessera de fasciner, son comportement restant imprévisible pour le spectateur, d’autant plus qu’Anne Hathaway livre ici sa meilleure interprétation à ce jour.

Opéra
                Heureusement, certains volets de la mise en scène de Nolan fonctionnent toujours aussi bien. Plus que jamais, l’histoire du chevalier noir a des allures d’opéra. On pourrait justifier ainsi certaines répliques trop écrites, mais cela vaut surtout pour les magnifiques décors géométriques et la musique toujours plus épique d’Hans Zimmer, terriblement impressionnantes en IMAX. Les scènes absurdement littérales de la libération des prisonniers par Bane ou l’incroyable bataille finale dans les rues de Gotham entre policiers et rebelles sont des moments où le film bascule vraiment dans l’opéra. Les mouvements de foule sont alors aussi ordonnés, géométriques que sur une scène de théâtre, donnant à la mise en scène de Nolan une écrasante majesté. La lutte entre Bane et Batman ressemble au combat de deux titans, impression aidée plus ou moins volontairement par la chorégraphie pataude du combat (on est loin du ballet aérien des combats en apesanteur d’« Inception »).…
                « The dark knight rises » réserve aussi quelques grands moments épiques comme Nolan sait si bien les faire. L’escalade hors de la prison au Moyen-Orient est une des scènes inoubliables du film, tout comme le démantèlement en plein vol de l’avion qui en impose dès l’ouverture du film.
                Mais le final, où le montage alterne entre les actions des différents protagonistes pour la survie de Gotham City, n’atteint pas le vertige d’« Inception ». Le décompte du compte à rebours ne convainc pas… la belle mécanique des scénarios de Nolan se rouille ici avant la fin du film.

Misogynie
Une autre composante désormais – et malheureusement – incontournable de l’œuvre de Christopher Nolan est l’ambiguïté de la place des femmes dans ses longs-métrages. De film en film, les femmes ne sont que des entraves aux actions du héros masculin… et ne sont jamais loin d’incarner le mal. Qu’elles soient de chair et d’or ou souvenirs, elles poussent toujours le héros à la faute (« Le prestige », « Inception »), l’empêchent de s’accomplir, de se « relever » comme ici (et dans « Inception »), quand elles ne sont pas sacrifiées (dans ce qui est certes une des meilleurs scènes de « The dark knight »). Dans « Inception », c’est à une femme que le personnage de DiCaprio demandait de concevoir des labyrinthes, comme si elles seules avaient l’esprit suffisamment torturé pour cela.
Le retournement final avec Marion Cotillard m’a estomaqué. Au-delà de la surprise du retournement final difficilement crédible, c’est la résurgence inattendue de cet aspect des histoires de Nolan qui m’a le plus sonné. Christopher Nolan, misogyne ?[2]

Blockbuster
                Depuis le remake d’« Insomnia », Christopher Nolan ne réalise plus que des blockbusters. On ne s’en plaindra pas, car sans lui, on n’aurait pas grand-chose à voir durant les étés américains au cinéma. Il en écrit lui-même les scénarios… mais force est de constater qu’il ne semble pas toujours aussi libre qu’il le voudrait. La trilogie « Batman » a été une commande qui lui a permis de réaliser deux projets plus personnels, « Le prestige » et « Inception ». L’attente démesurée orchestrée par la Warner autour de cet ultime opus de la trilogie a peut-être dépassé le réalisateur. La mort absurde de Marion Cotillard est le signe de ce malaise. Comment, sinon, expliquer pourquoi il a laissé passer ça ?
De même, le film semble s’adresser à des spectateurs considérés bien moins intelligents qu’« Inception ». A la fin, par exemple, au lieu de couper sur le visage du majordome (Michael Caine) faisant face à la caméra et regardant ce que tous les spectateurs avaient deviné, Nolan rajoute ce plan que tous s’étaient déjà imaginé… Un plan qui appesantit sa mise en scène et diminue grandement, malheureusement, la puissance de sa fin.
Il a donc fallu attendre la conclusion qu’est « The dark knight rises » pour que la trilogie se fasse rattraper par sa nature de blockbuster.

On retiendra…
De grands moments épiques, musique homérique d’Hans Zimmer, grande composition des acteurs : « Batman » est plus que jamais un opéra.

On oubliera…
La fatigue de la mise en scène : pour son prochain film, Nolan doit se renouveler.

« The dark knight rises » avec Christian Bale, Anne Hathaway, Marion Cotillard, Tom Hardy,…





[1] Il se peut aussi que les frères Nolan se soit laissé ici un espace pour l’écriture d’un spin-off dédié au personnage de Catwoman, comme le laisse penser certaines déclarations de Christopher Nolan, ce qui serait fort dommage…
[2] Finalement, cette idée de spin-off sur Catwoman n’est pas si inintéressante que ça pour ce réalisateur.

mercredi 5 septembre 2012

Braquage, nom commun (Hold-up)


Avec « Insomnia » en 1997, le norvégien Erik Skjoldbjærg avait frappé les esprits. Le film a même fait l’objet d’un remake hollywoodien, réalisé par Christopher Nolan, en 2002. Mais depuis ce qui était alors son deuxième film, aucune autre œuvre de Skjoldbjærg n’avait été distribuée en France… jusqu’à « Hold-up », réalisé en 2010 et sorti au début du mois d’août, son cinquième film.


Documentaire
« Hold-up » raconte sur un ton très réaliste le braquage le plus spectaculaire que connut la Norvège, le 5 avril 2004, dans la ville de Stavanger. Un ton très réaliste, car Skjoldbjærg fait de son film un quasi-documentaire. Le montage retransmet en temps réel et presque sans musique les mouvements des différents groupes (employés de la banque de dépôt, policiers, braqueurs), en indiquant en inserts l’heure et le lieu où se déroulent la scène, ainsi que les noms des personnages. La caméra suit au plus près les mouvements des personnages, leurs déambulations dans les couloirs, dans les rues de la ville au volant de leurs voitures… permettant à chaque fois au spectateur d’avoir le point de vue des différents protagonistes sur l’histoire. Lorsque deux actions se passent simultanément, le montage ne fait pas de va-et-vient entre les deux groupes, les deux visions du même événement. Il laisse la scène se terminer, puis passe au groupe suivant en revenant en arrière chronologiquement (« cinq minutes plus tôt »), montrant parfois la même scène mais sous un point de vue différent.
Ces retours en arrière ne rendent pas pour autant la compréhension des événements plus aisée. Mais s’ils brouillent un peu le spectateur, ils apportent une fraicheur bienvenue à un montage sinon mécanique.

L’anti-spectacle
Le parti pris de réalisme documentaire du réalisateur n’est en effet pas des plus passionnants, et ne convainc donc pas vraiment. « Hold-up » est un film mitigé. On peut applaudir le radicalisme de cette mise en scène, sauf que celle-ci appauvrit terriblement le film, qui en devient aussi quelconque que son titre. Oui, la réalité est bien plus ennuyeuse et bien moins palpitante que les films de braquage hollywoodiens, comme le souligne l’un des braqueurs au début du film. Mais Skjoldbjærg aurait quand même pu rendre ces actions minutées plus fascinantes. Par son jusqu’au-boutisme anti-spectaculaire, « Hold-up » est en quelque sorte le « Policier, adjectif » du film de braquage.
De plus, Skjoldbjærg fait parfois quelques écarts avec sa ligne réaliste. Le ralenti précédant le moment où un braqueur enfonce un marteau contre la vitre de la banque a un sens, et relance le film de manière bienvenue. Mais la fin abrupte où les intertitres expliquant le parcours des différents protagonistes après le braquage sont entrecoupés de scènes du film déjà vues, bêtement illustratives, et renvoyant de plein fouet au spectateur l’artificialité du montage et de tout ce qu’il vient de voir. Il est dommage de discréditer toute l’entreprise de sa mise en scène avec une fin bâclée par manque d’inspiration…
Reste une vision assez saisissante de la place où se tient la banque de dépôt, traversée tout au long du film par les citoyens de Stavander, qui ne remarquent pas ou trop tard qu’un braquage a lieu. Un braquage aussi anti-spectaculaire pour eux que pour nous, spectateurs…

On retiendra…
Le choix de mise en scène du réalisateur, qui fait de son film un quasi-documentaire.

On oubliera…
Le choix de mise en scène du réalisateur, qui fait de son film un quasi-documentaire.

« Hold-up » d’Erik Skjoldbjærg, avec Marit Synnøve Berg, Frode Winther Gunnes,…

samedi 4 août 2012

Péplum argentin (Elefante blanco)

Pablo Trapero porte, avec Juan José Campanella, un cinéma argentin de genre talentueux, spectaculaire de maîtrise, et surtout fortement ancré localement. « Carancho » l’an dernier m’avait fortement marqué. Son nouveau film, « Elefante blanco » (Un certain regard à Cannes), quoique moins réussi que le précédent, n’en reste pas moins prodigieux. Déjà sorti en Espagne, il devrait sous peu arriver dans les salles françaises.


Darín, Gusman et…
Chaque film de Pablo Trapero explore des facettes de la société argentine, partant de l’ordinaire pour aller jusqu’à l’extrême, à l’image de l’escalade poussée jusqu’à l’absurde des accidents de voiture dans « Carancho ». Et pourtant, cela sonne toujours juste car le ton est grave, et c’est ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ses films.
Dans « Elefante blanco », Trapero s’attaque « au plus grand hôpital d’Amérique latine », gigantesque bâtisse entourée de bidonvilles en construction depuis quarante ans. Et, surprise au casting, aux côtés de Ricardo Darín et Martina Gusman, se trouve… Jérémie Renier. Qui s’en sort très bien, et ne fait pas tache au milieu de tout ces acteurs argentins - et heureusement, car il incarne le personnage principal du film, que l’on découvre méconnaissable dans une scène introductive très spectaculaire.

Réalisme
Trapero continue de déployer sa mise en scène au travers de longs plans-séquence, qui, pour peu qu’on y fasse attention, ne peuvent manquer d’impressionner. L’intérêt de ces plans-séquence est un immédiat effet de réel, la caméra suivant les personnages au travers du dédale des bidonvilles ou de l´hôpital à la construction arrêtée. Ces décors du film - la carcasse de l’hôpital qui écrase les constructions branlantes des baraquements qui ont poussé autour de lui, et le nombre de figurants – notamment lors des affrontements entre police et habitants - sont très impressionnants, d’autant plus que l’on devine immédiatement qu’il ne s’agit ni de décors de cinéma, ni d’acteurs professionnels, sinon les habitants et leur quartier. Trapero peut ensuite développer son histoire, sans craindre de perdre cet effet de réel face à une situation trop horrible, et que le spectateur décroche en se disant que le film verse dans la surenchère. Il réussit aussi à provoquer de brusques ruptures de ton, surprenantes, et qui font écho aux ruptures du montage, sautant de plans-séquences en plan fixes, ou à celles de la très belle musique de Michael Nyman.
L’intensité de l’ensemble tire une fois de plus le film vers une grande émotion. Mais le réalisateur ne poussera pas son histoire jusqu’à la quasi absurdité de « Carancho » - parce que le sujet ne s’y prêtait pas, qu’il s’agit ici de raconter la naissance d’une vocation. Mais du coup, j’ai trouvé son film précédent plus puissant encore que celui-ci, qui a pour lui une plus grande ampleur. « Elefante blanco » est, par bien des aspects, le premier péplum de Trapero.

On retiendra…
La méthode Trapero, toujours aussi efficace et poignante, dans son film le plus ample.

On oubliera…
La méthode Trapero évolue – la présence d’un acteur belge au casting lui apporte un peu de fraîcheur - mais se renouvellera-t-elle ?

« Elefante blanco » de Pablo Trapero, avec Jérémie Renier, Ricardo Darín, Martina Gusman,…

Quel coup de Poe ! (L’ombre du mal)


Ce blockbuster Universal, présenté comme la nouvelle réalisation du metteur en scène de « V pour Vendetta », James McTeigue, a été si peu diffusé au cinéma en France qu’on était pas loin de qualifier sa sortie de technique. « L’ombre du mal » (« The raven » en VO) n’a pourtant rien d’un film d’auteur, ni d’un nanar. C’est même une très bonne surprise, même si celle-ci peine à tenir son heure et demie.


Poe façon jeu de piste
Edgar Allan Poe est à l’honneur cette année. Après l’inoubliable « Twixt » de Francis Ford Coppola dans lequel il tenait un rôle essentiel au sens de l’œuvre sous les traits de Ben Chaplin, le voici incarné par John Cusack. Celui-ci ne fait guère illusion comme incarnation d’une figure emblématique de la littérature, mais a le mérite de donner le ton du film. Résolument peu historique, « L’ombre du mal » n’a pas d’autre ambition que de proposer une réjouissante revisite de l’univers du plus grand écrivain fantastique américain du XIXème siècle.
Bien plus que la réalisation de McTeigue - parfois inutilement stylisée, mais qui se tire avec les honneurs de la recréation d’un Baltimore gothique -, c’est le scénario qui retient l’attention. L’écrivain se retrouve confronté à un tueur en série perpétrant ses meurtres en reproduisant les nouvelles les plus fameuses du poète. Le jeu de piste du meurtrier avec Poe et le commissaire de police qui l’assiste (bon Luke Evans) rend donc un bel hommage au maître du fantastique, mais finit cependant par s’essouffler à la fin, par manque de réalisme et un certain effet de répétitivité. Le réalisme ôté, le suspense s’estompe et il devient plus difficile d’accepter l’artificialité du dispositif. D’autant plus que le moteur de cette course-poursuite est une histoire d’amour pas très finement interprétée.

Coïncidence…
Comme dans « Twixt », mais d’une manière beaucoup plus grossière, le film évoque le thème de l’inspiration née de la douleur : ce n’est que dans le malheur que Poe réussit à composer ses nouvelles. Le film ne pousse pas plus loin que ça la réflexion, mais de la part d’un blockbuster c’est déjà pas si mal. Surtout, ce qui frappe dans ce film, c’est l’autre thématique développée par les scénaristes : la responsabilité de l’auteur face aux interprétations de son œuvre. Dans le film, Poe s’horrifie à l’idée que chacun des nouvelles qu’il a écrites puisse servir de source d’inspiration à un meurtrier. Là encore, le film ne brille pas par le traitement de ce sujet, mais résonne étrangement avec l’actualité et la tragédie de l’avant-première du dernier volet de la trilogie « Batman » de Christopher Nolan. Une coïncidence comme le cinéma en produit parfois, et qui donne au film une aura particulière.

On retiendra…
Edgar Allan Poe, héros inattendu d’un blockbuster américain, revisité grâce à une bonne idée de scénario.

On oubliera…
Un essoufflement final et la réalisation tape-à-l’œil de James McTeigue, qui a visiblement tenté de réfréner ses ardeurs stylistiques tout au long du film avant d’y laisser libre cours dans un générique final – qui n’est du coup pas du tout raccord avec le film lui-même.

« L’ombre du mal » de James McTeigue, avec John Cusck, Luke Evans,…

samedi 21 juillet 2012

Qualis artifex perditus est ! (To Rome with love)


Woody Allen, qui signe un film par an depuis 1977[1], a entrepris depuis « Match point » en 2005 un salutaire tour d’Europe. Or tous les chemins mènent à Rome… C’était donc inévitable qu’après Londres et Paris (où il a réalisé avec « Match point » en 2005 et « Minuit à Paris » en 2011 ses deux meilleurs œuvres récentes), Barcelone en 2008 (le moins réussi « Vicky Cristina Barcelona »), Woody Allen s’installât une année dans la capitale italienne. Ces éphémères escales européennes sont souvent plus intéressantes que les films new-yorkais qu’il réalise le reste du temps… Mais pas cette fois-ci.


Pâquerettes et pédiluve
Rome n’a pas inspiré le réalisateur-scénariste. Son choix de réaliser un film à sketchs se révèle être une erreur. Le scénario est mal construit, racontant quatre histoires qui n’interagissent jamais entre elles, et n’ayant qu’un trop vague thème commun – la célébrité, ce qui rend le film un peu incohérent. Le segment racontant la renommée soudaine de l’italien moyen joué par Roberto Benigni est, malgré toute la sympathie que l’on peut avoir pour l’acteur, complètement raté. Benigni a beau gesticuler, le scénario n’est pas drôle, et la réflexion sur la célébrité est ras des pâquerettes. Les segments où jouent Penelope Cruz et Woody Allen sont un peu meilleurs mais restent très mauvais. Woody Allen y abuse, comme d’habitude, des clichés locaux, mais ici c’est particulièrement lourd. Enfin, le segment où jouent Jessie Eisenberg et Ellen Page s’avère être le meilleur des quatre, justement pour ses acteurs : Ellen Page surprend par le changement de registre que lui demande l’interprétation de son personnage de mythomane, tandis que Jessie Eisenberg surprend mais pour la raison opposée. De film en film et de rôle en rôle, l’acteur conserve la même gestuelle pleine de tics, le même jeu !
Mis à part cette distribution, dans ce segment comme dans les autres, les lieux communs pleuvent sans aucune subtilité (comme par exemple déclencher un orage avec force coups de foudre lorsqu’Eisenberg tombe amoureux de Page) et la profondeur des thèmes abordés – ou plutôt ressassés par le réalisateur de film en film, tous plus ou moins similaires – est aussi renversante que celle d’un pédiluve.
Le tout est accompagné d’une musique insipide et dure près de deux longues heures pendant lesquelles on se retrouve à la limite de l’ennui. Seule la belle lumière de Darius Khondji et les quelques répliques drôles prononcées par Woody Allen acteur sauvent le film du désastre. On notera quand même que pour une fois, une partie non négligeable des dialogues n’est pas en anglais mais bien en italien - mais il en faut plus pour rafraîchir les dialogues d’Allen, qui ne supportent plus d’être recyclés année après année.
« To Rome with love » est le plus mauvais film que le réalisateur-scénariste ait signé depuis longtemps. Ce qui n’est pas très grave, puisqu’un nouveau long-métrage viendra effacer le souvenir de celui-ci l’an prochain, et l’année d’après encore…

On retiendra…
Trois acteurs réjouissent un peu : Jessie Eisenberg, Ellen Page et Woody Allen.

On oubliera…
Le scénario, qui accumule les clichés, les thèmes abordés, déjà traités – en mieux – par le réalisateur, la légèreté de la réflexion, la musique.

« To Rome with love » de Woody Allen, avec Woody Allen, Alec Baldwin, Roberto Benigni,…


[1] De 1966 à 1977 il lui fallait entre un et trois ans pour réaliser un film.

vendredi 20 juillet 2012

9 fois le chef-d’œuvre de l’année (Holy motors)

Cet été 2012 s’avère exceptionnel. Après le choc de « Faust », un autre film se propulse dans la constellation - pour le moment réduite - des films marquants de l’année.  Avec « Holy motors », Leos Carax signe le meilleur du cinéma français depuis la Palme d’or d’ « Entre les murs ». Pourquoi « Holy motors » n’a-t-il pas remporté la Palme d’or cette année, ni aucun autre prix, c’est un mystère que l’on tentera de résoudre lors de la sortie à la rentrée des films primés de la sélection officielle. On ne peut même plus expliquer l’attribution du prix du jury au dernier film très mineur de Ken Loach, « La part des anges », pour sa qualité de seule comédie au milieu d’une sélection officielle très funèbre. « Holy motors » est en effet mille fois plus drôle. C’est même le film le plus drôle de l’année. Mais aussi le plus mélancolique. Le plus beau. Le mieux interprété. Le plus bizarre. En un mot, le meilleur.


Avertissement
                A quelques exceptions près, il vaut toujours mieux ne rien savoir d’un film avant de le regarder, pour ne pas diminuer la surprise de sa projection. C’est pourquoi j’enjoins tout lecteur de cet article n’ayant pas encore vu le film à quitter toute affaire cessante cette page, pour se rendre illico au cinéma voir « Holy motors ». Les autres peuvent continuer leur lecture.

Le cinéma incarné en un film
                Leos Carax n’avait pas tourné de longs-métrages depuis treize ans. D’où peut-être la multiplicité des « rendez-vous » de Monsieur Oscar (plus ou moins neuf), chacun étant presqu’un film à lui tout seul. Ainsi, avec une seule œuvre, Leos Carax raconte beaucoup plus que certains réalisateurs en dix films. Pourtant, « Holy motors » n’est absolument pas un film à sketchs, car il n’y a pas d’interruptions entre les rendez-vous, sinon un retour à la limousine blanche – que l’on croirait avoir déjà vue dans « Cosmopolis » de Cronenberg – où Denis Lavant entame la transition d’un personnage à un autre.
                Cette structure géniale permet au réalisateur d’évoquer aussi bien l’ensemble de sa filmographie que toute l’histoire du cinéma (y compris son futur !), et de tracer un formidable portrait du métier d’acteur. Tous les « rendez-vous » sont exceptionnels. Mais s’il fallait n’en choisir qu’un, je citerai la séquence en motion capture – pour avoir réintroduit de la poésie dans le cadre extrêmement appauvrissant du tournage sur fond vert -, la rencontre de Monsieur Merde avec Eva Mendes – pour la folie joyeuse de cette créature, la plus belle création du duo Lavant-Carax -, l’entracte dans l’église – un plan-séquence exclusivement musical magnifiquement réalisé -... Mais n'avais-je pas dit "un" rendez-vous ? Tous pourraient être cités et également loués.

Identité(s) ?
                Sans oublier la formidable introduction qui annonce la poésie de la suite, où le réalisateur lui-même se réveille, puis traverse sa chambre pour rejoindre un écran de cinéma. Le cinéma est tout pour Carax, et il s'y livre tout entier à travers Denis Lavant, qui réalise par ses multiples transformations la plus impressionnante performance d'acteur vue depuis bien longtemps. « Holy motors » ne fait pas non plus exclusivement référence au cinéma, au détail près que la réalité est cinéma selon Carax. On y retrouve quelques thèmes actuels (la finance, la fracture sociale, la crise, le voile (!)) mais c'est surtout un film vertigineux sur l'identité. Rien n'y est sûr, sinon qu'il continuer à enchaîner les rendez-vous. Après un long sommeil forcé, Carax est de retour !

On retiendra…
Les idées ahurissantes d'inventivité du réalisateur, que ce soit au niveau du scénario comme de la mise en scène, les transformations de Denis Lavant, l’intense émotion qui parcourt le film.

On oubliera…
C’est le genre de films qui me fait regretter d’avoir créé cette rubrique dans mes critiques.

« Holy motors » de Leos Carax, avec Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Kylie Minogue,…

dimanche 15 juillet 2012

Du partage du sérieux et du rire (La part des anges)


Ken Loach, bientôt trente films et vingt téléfilms, ne cesse d’être sélectionné en compétition à Cannes. Or, depuis sa Palme d’or en 2006 pour « Le vent se lève », le réalisateur anglais est en petite forme. Après avoir signé le très mauvais « Route irish », pourtant intégré de justesse – par erreur, on l’espère – à la sélection officielle du festival de Cannes de 2010, Loach est donc revenu sur la Croisette cette année avec une comédie, « La part des anges ». Un film qui lui a permis d’obtenir son troisième prix du jury…


Grand écart
Il est encore trop tôt pour juger de la pertinence d’un tel prix étant donné qu’à moins d’être festivalier la majeure partie de la sélection cannoise n’est pas encore sortie sur nos écrans. Et pourtant, force est de constater qu’avec « La part des anges » Loach ne signe pas un grand film. La faute à un scénario trop ambitieux, qui essaye de mêler les extrêmes. On est d’abord intrigué par ce mélange de comédie et de chronique sociale chère à Ken Loach, deux « genres » opposés par bien des aspects et auxquels sont (plus ou moins) consacrés chacun une moitié du film.
Le grand écart éveille l’attention : comment Loach s’en sortira-t-il pour réaliser un tout cohérent ? Il n’y arrive pas. Malgré un bon départ, les déboires du jeune Robbie ne convainquent pas, à cause d’une interprétation des acteurs pas toujours à la hauteur. Ils se heurtent surtout de plein fouet au registre beaucoup plus léger de l’autre moitié du film, centrée sur une vente aux enchères d’un fût exceptionnel de whisky. Au lieu de faire respirer le film, les intermèdes comiques de cette première moitié le rendent boiteux. Le réalisateur s’est révélé incapable de réaliser la transition d’un registre à l’autre, ce qui devient manifeste une fois basculé complètement dans la comédie : le ton grave du début est alors complètement évacué. Et on est déçu de comprendre que, loin d’essayer de mêler habilement les deux registres, le réalisme de la première partie ne servait qu’à définir les motivations des personnages de la seconde. La cassure est nette. Ken Loach, soixante-seize ans cette année, est-il fatigué ?

Humour salvateur
Toutefois, le réalisateur anglais sauve son film par cette réjouissante partie comique, heureusement réussie. Les quelques facilités du scénario (un personnage de benêt pas du tout original) se font facilement oublier grâce au cadre atypique de cette comédie : la production et la dégustation de whisky. Un optimisme final revigorant, mais qui, lorsqu’on le considère dans son ensemble, rend encore plus bancal ce vingt-cinquième long-métrage de Ken Loach. Cependant récompensé d'un prix du jury à Cannes. Le palmarès cannois 2012 n'a pas fini de nous étonner.

On retiendra…
La partie comique du film, et son cadre inhabituel : la dégustation de whisky.

On oubliera…
Les figures comiques du film ne se mêlent jamais à la partie réaliste du film. Face à ce conflit, le réalisateur évacue complètement la chronique sociale pour ne se concentrer que sur la comédie.

« La part des anges » de Ken Loach, avec Paul Brannigan, John Henshaw, William Ruanne,…