dimanche 11 décembre 2016

Circonstances spéciales (Premier contact)

Depuis le très beau « Incendies » en 2010, les portes de Hollywood se sont ouvertes à Denis Villeneuve. Depuis, le réalisateur québécois y a enchaîné trois chefs-d’œuvre dans autant de genre différents (le thriller « Prisoners », le fantastique et très dérangeant « Enemy », le film policier « Sicario ») et aborde en 2016 la science-fiction avec « Premier contact », sa première incursion dans le genre (avant « Blade runner 2049 »).


Un neuf premier contact
De « Rencontre du troisième type » à « Contact » (pour ne citer que deux films au titre particulièrement explicite), combien de fois l’histoire du premier contact de l’humanité avec une intelligence extra-terrestre a-t-elle déjà été racontée au cinéma ? Pourtant, « Premier contact » apparait bien comme le premier, tant le film semble totalement neuf. C’est que son scénario est adapté d’une novella très réputée de Ted Chiang, « L’histoire de ta vie », à l’intelligence extraordinaire. Complexe, subtil, riche, ce scénario est une merveille, que Denis Villeneuve met en scène avec l’efficacité kubrickienne qu’on lui connait. Le scénario comprenant un jeu sur la temporalité, c’est même à Christopher Nolan que l’on pense en regardant « Premier contact » – ces deux auteurs se retrouvent sur leur admiration évidente pour « 2001 : l’odyssée de l’espace »… Ici, Villleneuve réutilise le silence, le jeu sur les perspectives, et le minimalisme conceptuel du Monolithe de Kubrick pour accroitre l’intensité dramatique de cette rencontre de l’homme avec l’extra-terrestre.
Il nous fait s’identifier avec une si grande force au personnage principal de la linguiste jouée par Amy Adams que l’on ressent comme rarement auparavant cette peur immense face à l’incompréhensible, l’inconcevable que sont les extra-terrestres. La peur est si grande que sa mission – établir un contact avec eux – nous parait même complètement impossible tout d’abord. Jusqu’à ce que le personnage d’Amy Adams ait l’idée de leur apprendre la langue (l’anglais). Ce sera ensuite tout le sujet du film que d’expliquer la complexité et les limites de la compréhension d’une langue, avec un souci et une rigueur unique pour un film de SF, qui balaie d’habitude systématiquement cette question de la barrière de la langue…

Twist
Mais ce n’est pas là la seule richesse de « Premier contact », qui comporte aussi tout une construction scénaristique et de montage qui se clôt par un twist d’une force à vous mettre les larmes aux yeux, révélé vers la fin du film. C’est très beau et émouvant. La seule chose que l’on peut d’ailleurs regretter de ce film, c’est la manière dont ce twist est un peu surexpliqué à la toute fin. Le réalisateur étale sa révélation du twist en une succession de micro-suspenses inutiles, le schéma global ayant déjà été saisi par le spectateur. Les seuls spectateurs sur qui ces micro-suspenses pourraient fonctionner sont malheureusement ceux déjà perdus à ce moment par le scénario du film,  et avec lesquels le réalisateur semble donc du coup bien cruel…
« Premier contact » est le plus beau film de science-fiction de l’année. C’est avec plus de sérénité et d’espoir que l’on attendra donc la sortie l’année prochaine de « Blade runner 2049 » !

On retiendra…
Le scénario formidable d’intelligence et la mise en scène toujours aussi puissante de Villeneuve, plus un twist final très émouvant.

On oubliera…
Denis Villeneuve surplombe ses spectateurs au moment de révéler son twist.


« Premier contact » de Denis Villeneuve, avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker,… 

samedi 3 décembre 2016

Excessivement réel (Ma’Rosa)

Brillante Mendoza est un cinéaste à méthode. Avec « Ma’Rosa », son quatorzième film en 11 ans (!), le cinéaste philippin reproduit une fois de plus sa mise en scène percutante de réalisme, pour raconter les déboires d’une famille vivant dans un bidonville de Manille. Et c’est toujours aussi impressionnant.
Sélectionné et même récompensé à Cannes (Prix d’interprétation féminine pour Jaclyn Jose, une des bizarreries du palmarès de l’édition 2016), « Ma’Rosa » confirme que Mendoza a renoué avec l’inspiration, lui qui a traversé un relatif passage à vide depuis « Captive » en 2012 (s’essayant notamment, avec un résultat calamiteux, au film d’horreur avec « Sapi » – jamais distribué en salles en France, et avec raison).


La méthode Mendoza
La méthode de Brillante Mendoza est irrésistiblement efficace. Son cinéma semble filmé « en direct », pris sur le vif, non dirigé. Il est fait de plans-séquences tournés au plus près des personnages que l’on suit dans le moindre de leurs déplacements, d'où l'impression d'une narration « en temps réel » où rien ne semble avoir été écrit à l'avance : c'est formidable d’immersion. Brillante Mendoza réussit ainsi à allie à la puissance du cinéma de fiction la vérité du cinéma documentaire.
Le film est donc déjà très frappant pour sa mise en scène. Même si celle-ci ne s'est pas beaucoup renouvelée depuis les débuts de Mendoza, elle n’en est pas moins l’une des plus saisissantes qui soient. Mais il est aussi frappant par le portrait terrible qu’il dresse de son pays : une société très pauvre où la corruption est généralisée (la découverte de l’étendue de la corruption est d’ailleurs l’un des plus gros chocs ménagés par le scénario du film, implacable), où tous les rapports sont gangrenés par l’argent (le grand sujet de Mendoza). La vie de Ma’Rosa, l’héroïne du film, semble un parcours du combattant permanent – le suivre sur une journée est déjà épuisant pour le spectateur… Même le climat est hostile, puisque tout le film se déroule sous une tempête de pluie.
Toute la misère du monde semble donc concentrée dans ce film, presque comme s’il en faisait le catalogue. Ça pourrait paraître « trop », ça pourrait paraître racoleur comme si Mendoza faisait un spectacle de la misère de son pays… Mais non : sa mise en scène est tellement vive et immersive, que pendant le film on ne se pose aucune question tant on est happé par ce qu’il se passe, tant on y croit. C’est par ces accumulations folles que Mendoza produit cette impression si forte de réel. Et plus cette impression est forte, plus sa dénonciation est efficace.
« Ma’Rosa » est donc un film à qui l’excès réussit. Bonne nouvelle : Brillante Mendoza est bel et bien de retour, et n’a rien perdu de sa vigueur.

On retiendra…
La mise en scène ultra-réaliste qui produit une sensation d’immersion comme on n’en voit que très rarement...

On oubliera…
Ce cauchemar quasi permanent est une épreuve pour le spectateur.


« Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza, avec Jaclyn Jose, Julio Diaz,…

mardi 8 novembre 2016

De battre mon cœur s’est arrêté (Réparer les vivants)

Le roman est extraordinaire, un texte d’une force et d’une beauté inouïes. Les si magnifiques phrases de Maylis de Kerangal ont d’ailleurs été déclamées sur scène dans deux mises en scène différentes [1]. A leur suite, Katell Quillévéré, auteur de l’excellent « Suzanne », s’est donc à son tour lancée dans l’aventure de ce texte, paru en 2013. Mais au cinéma le travail d’adaptation doit être beaucoup plus prononcé qu’au théâtre, puisqu’il n’est pas possible de simplement lire les phrases écrites par Maylis de Kerangal, narrant si puissamment cette épopée, celle de la transplantation d’un cœur, du corps d’un jeune homme donneur à celui d’une femme plus âgée receveuse.


Documentaire
Privée de cette narration littéraire, Katell Quillevéré s’est appuyée sur deux forces du médium cinéma : sa puissance documentaire et sa puissance onirique. Au passage, que le film soit privé de la narration du roman, cela a aussi pour conséquence que cette œuvre se retrouve presque entièrement dépourvue d’humour – et c’est d’ailleurs sûrement ce qui tranche le plus lorsqu’on compare l’impression laissée par le film à celles laissées par le roman ou les pièces de théâtre.
La puissance documentaire, donc : l’impression de réel, portée par le réalisme de la mise en scène et l’excellent jeu des acteurs, est extrêmement forte. Face à la gravité de ce qui est décrit, l’émotion surgit très vite. Elle est dense, aigue, mais la réalisatrice réussit à la faire s’écouler calmement grâce à la musique (extraordinaire bande originale d’Alexandre Desplat) et aux trouées de sa narration, faites d’ellipses, de saut d’un personnage à un autre (la dimension chorale du roman est ici encore plus renforcée) et d’allers-retours temporels. Tout ça est beau et bien construit. On est très loin du film tire-larmes qu’on aurait pu redouter – même si des larmes, on en versera effectivement (et c’est très bien !).
Là où l’intérêt d’une adaptation au cinéma se fait le plus évident par sa « puissance documentaire », c’est lors des opérations chirurgicales de prélèvement et de greffage du cœur, ainsi que son transport. Nous est donné à contempler, frontalement et presque sans filtre, le miracle de cette opération de transplantation. C’est quelque chose de si dingue, de si héroïque, que ça excède les mots – et il fallait bien la neutralité des images pour capturer et donner à voir une partie de cet exploit inénarrable que constitue cette opération.

Métaphorique
La puissance onirique, ensuite : Katell Quillevéré ne peut enrichir ses images de toutes les métaphores, digressions, parallèles et autres que l’on trouve dans la narration d’un roman. Mais elle n’en a pas pour autant asséché son film à une seule et simple « vérité documentaire ». Elle développe ainsi quelques métaphores visuelles d’une grande force d’évocation, telle cette route qui se transforme en vague, qu’il est impossible d’oublier. C’est là encore très beau et témoigne de l’inventivité de mise en scène de la réalisatrice.
Qui ne s’exprime d’ailleurs pas que sur le plan de la réalisation, puisque le scénario-même du film se permet d’approfondir, d’enrichir certains nœuds de l’intrigue du roman (et en coupe d’autres), dans un excellent travail d’adaptation. Tout ce qui concerne la receveuse se retrouve dans le film beaucoup plus développé que dans le roman. « Réparer les vivants » au cinéma porte ainsi plus sur ce passage de la vie d’un corps à un autre opéré lors de la transplantation d’un cœur, passage rendu ici hautement symbolique car se faisant d’un fils à une mère.
Le film « Réparer les vivants », s’il n’éblouit pas autant que le roman dans le champ littéraire, par manque de singularité formelle, est cependant un excellent film, très émouvant, dont le travail d’adaptation exemplaire peut être vivement salué.

On retiendra…
La force documentaire et onirique de cette adaptation du si beau texte de Maylis de Kerangal au cinéma. La musique, magnifique, d’Alexandre Desplat, à la hauteur de l’émotion suscitée par le long-métrage.

On oubliera…
Des métaphores visuelles parfois un peu trop faciles ou éculées (telle la plongée des corps dans l’océan).

« Réparer les vivants » de Katell Quillévéré, avec Tahar Rahim, Anne Dorval,…




[1] D’abord par Emmanuel Noblet, puis par Sylvain Maurice – je préfère ce dernier spectacle, plus dépouillé. 

lundi 7 novembre 2016

Pauvres pécheurs (Le grand marin)

Fuyant un passé douloureux et mystérieux, Lili débarque en Alaska avec l’intention de s’embarquer sur un navire pour pêcher et s’oublier dans la rudesse du métier de marin. Pêcher le flétan, le crabe, la morue noire : cette vie si dure qu’elle ressemble plus à une survie, déjà extraordinairement difficile, l’est encore plus pour cette femme qui doit se battre pour s’imposer dans ce milieu presque exclusivement masculin.



Cet incroyable premier roman qu’est « Le grand marin » vaut d’abord pour la description de la vie de ces pêcheurs, qui pour supporter leur désespoir s’abîment dans ce métier harassant et dangereux, sans pouvoir pour autant renoncer à exercer cette activité une fois revenu à terre. Le portrait, simple, de cette humanité au bord du monde et au bord du gouffre est très émouvant car plein d’empathie.
Pour raconter cette histoire qui sent le vécu, Catherine Poulain use de la première personne et n’emploie que des phrases courtes, ce qui donne un style à la fois très réaliste (toutes les sensations de la pêche sont décrites) et très rythmé. Mais ce style apporte aussi une monotonie à l’écriture qui peut lasser à certains moments. L’aventure proposée par cette œuvre n’en est pas moins formidable de courage et de résilience, et a la richesse d’un témoignage.


« Le grand marin » de Catherine Poulain, aux éditions de l’Olivier

Fan film (Virtual revolution)

C’est une curiosité qu’on peut aller voir dans quelques salles en France : « Virtual revolution », premier film d’un français, Guy-Roger Duvert, réalisé avec des financements américains et issus d’une campagne de financement participatif sur Ulule. Un film « sauvage », libre et indépendant de tout circuit, groupe, institution. Un film de science-fiction, qui raconte une enquête dans un Paris du futur où la société s’est divisée en deux catégories : les « connectés » qui préfèrent les jeux en réalité virtuelle à leur propre vie, et les « hybrides », qui jouent de temps en temps mais n’en oublient pas pour autant la vie réelle.


Psychanalyse du réalisateur à ciel ouvert
Pour parler de l’emprise croissante des technologies du virtuel sur notre vie quotidienne, ce scénario, signé aussi Guy-Roger Duvert, est déjà lourdement métaphorique. Il est aussi lourdement didactique : avec sa narration en voix off et ses dialogues lents et explicatifs (apparemment, on prendra le temps d’articuler ses pensées avant de s’exprimer dans le futur), le film semble vouloir prouver à son spectateur qu’il est intelligent en s’expliquant lui-même. Ce qui au contraire le fait paraître très  bête. Comme si le réalisateur (à cause de la difficulté qu’il a eu pour financer son film ?) était tout le temps sur la défensive vis-à-vis de ses spectateurs, redoutant leur jugement… A ce titre, la fin du film, où une horde de « connectés » déconnectés agressent un petit groupe d’ « hybrides », ressemble à une exorcisation du pire cauchemar du réalisateur : sa mise à mort critique par ses spectateurs.

De l’hommage au plagiat
Pour le reste, le film est simplement mauvais. Les acteurs, pour impliqués qu’ils soient, restent marmoréens. Le rythme est très mal géré et alterne scènes d’action gratuites avec scènes de dialogues poussives chargées de faire avancer tant bien que mal l’intrigue. La réalisation s’égare dans quelques effets de mise en scène m’as-tu vu (tels les ralentis ou le plan-séquence à rallonge) qui font décrocher le spectateur du fil de l’histoire. Curieusement, tous ces défauts apportent aussi un charme à ce long-métrage. Parce qu’ils donnent une vraie allure « amateur » à « Virtual revolution », et que derrière « amateur » on sent la passion qui a présidé à l’élaboration de ce film, et que tout ça est très rafraîchissant. (Sauf en ce qui concerne le sous-titrage, lui-aussi amateur au vu du nombre de fautes commises.)
Mais on ne pourra pas passer sous silence le gros, l’énorme problème de ce film : son usage des références. A ce niveau-là, plutôt que d’inspiration ou d’hommage, on devrait plutôt parler de plagiat. Pour se figurer à quoi ressemble tout le film en-dehors de ses séquences en réalité virtuelle (qui empruntent à d’autres films ou jeux-vidéos), il suffit de s’imaginer « Blade runner » avec une Tour Eiffel plantée au milieu du décor de la ville (l’intrigue est censée se dérouler à « Néo-Paris » – ce qui n’a d’ailleurs aucun intérêt pour l’intrigue). C’est assez triste car ça donne l’impression que visuellement, l’équipe de « Virtual revolution » n’était capable que de copier. C’est encore plus triste, car ça range « Virtual revolution », malgré la qualité de ses effets spéciaux, dans la catégorie des « fan films », comme on en voit maintenant régulièrement sur le web.
Par ses défauts-mêmes, « Virtual revolution » est donc un film rare et rafraîchissant, mais quand très mauvais. Une curiosité, vraiment.

On retiendra…
Voir un long-métrage qui ressemble à un film amateur au cinéma, ça redonne cette sensation presque foraine de proximité avec l’équipe ayant réalisé le film.

On oubliera…
Le plagiat de « Blade runner », le scénario poussif, les acteurs inexpressifs, la réalisation qui en fait trop,…


« Virtual revolution » de Guy-Roger Duvert, avec Mike Dopud, Jane Badler,…

mardi 25 octobre 2016

Particulièrement réussi (Miss Peregrine et les enfants particuliers)

On n’osait plus y croire. Le grotesque « Alice au pays des merveilles », le calamiteux « Dark shadows », l’anodin « Frankenweenie », et le passable « Big eyes » semblaient autant de preuves du déclin du cinéma de Tim Burton, amorcé depuis son remake de « La planète des singes » en 2001. Le plaisir éprouvé devant « Miss Peregrine et les enfants particuliers » (on croirait le titre d’un film de Jean-Pierre Jeunet) est donc double : celui de voir un bon film, et celui de retrouver un cinéaste aimé que l’on croyait perdu.


L’inspiration retrouvée
« Miss Peregrine et les enfants particuliers » est l’adaptation d’un roman jeunesse éponyme de Ransom Riggs. Cette histoire semble pourtant tout droit sortie de l’imagination de Tim Burton, tant elle rassemble, quasi exhaustivement, les thèmes chers au cinéaste (l’enfance, l’inadaptation, le rêve…). A une nouveauté près : le jeu sur le temps, encore inédit dans son cinéma. Les enfants du titre sont forcés, pour survivre, de revivre éternellement la même journée de 1943, ce qu’ils appellent une « boucle ». Le film déploie à la suite ce concept de boucle tout un univers de « particularités », d’ « ombrunes » et de « sépulcreux » d’une richesse insoupçonnée et complètement burtonienne (au cœur de l’intrigue, une affaire d’yeux…).
Le réalisateur multiplie les fantaisies visuelles : visions frappantes et poétiques se succèdent sans s’essouffler – et dans une 3D très bien utilisée. On pourrait les énumérer, mais elles sont si nombreuses qu’on se contentera de les résumer en disant que c’est beau, drôle, et de plus en plus chargé de sens. Impossible cependant de ne pas citer le visage hallucinant de Samuel L. Jackson, qui tient ici un de ses meilleurs rôles de méchant (lui qui en joue tant). Il réussit à la fois à être des plus effrayants et hilarants.
Dans cette fête de l’inspiration retrouvée, Burton s’amuse à glisser des références un peu partout (et à se glisser lui-même dans le film via un caméo furtif, une première !), de « Jason et les argonautes » jusqu’à « Dumbo », son prochain film (on craint le pire). A ce jeu des citations, on notera la bizarre convergence des formes entre « Miss Peregrine… » et « Ma loute », le film de Burton reprenant sans le faire exprès quelques-unes des images fortes du film de Dumont (un personnage lévitant sur une plage du nord). Une simple coïncidence, mais amusante… surtout pour Dumont !

Systématique numérique
Pour autant, on retrouve aussi dans « Miss Peregrine et les enfants particuliers » quelques-uns des défauts de Burton : il ne s’attarde pas assez sur certains thèmes de son histoire – le traitement des boucles temporelles pouvait par exemple mériter beaucoup mieux. Malgré une séquence marrante et de mauvais goût réalisée en stop motion, le recours trop récurrent au numérique fait regretter la folle poésie des effets spéciaux employés par le cinéaste avant 2000…
S’il ne constitue pas le chef-d’œuvre du cinéaste, « Miss Peregrine et les enfants particuliers » est sans conteste l’un de ses meilleurs films, et redonne espoir pour la suite de sa filmographie.

On retiendra…
Burton est de retour et convoque ses thèmes fétiches dans une intrigue d’une grande richesse, pleines de visions poétiques.

On oubliera…
Le film n’exploite pas jusqu’au bout la richesse de son scénario. Le numérique est trop privilégié par rapport aux effets traditionnels tellement plus poétiques.


« Miss Peregrine et les enfants particuliers » de Tim Burton, avec Asa Butterfield, Eva Green,…

jeudi 6 octobre 2016

Juste magnifique (Juste la fin du monde)

Où s’arrêtera donc l’ascension de Xavier Dolan ? A chaque nouveau film, il fait mieux que le précédent. « Juste la fin du monde » est donc encore plus fort que le déjà extraordinaire « Mommy ». Le film n’est vraiment pas passé loin de la Palme d’or puisqu’il a décroché le Grand Prix du jury au 69ème festival de Cannes…
« Juste la fin du monde » est à l’origine une pièce de Jean-Luc Lagarce, dramaturge que Dolan avait déjà adapté pour « Tom à la ferme » (2012). Preuve évidente de son nouveau statut de « super auteur », Xavier Dolan a fait l’exploit de réunir ce qui n’est pas loin d’être le casting le plus prestigieux que l’on puisse rassembler aujourd’hui pour tourner un film français avec cinq rôles : Marion Cotillard, Léa Seydoux, Gaspard Ulliel, Vincent Cassel et Nathalie Baye.
On aurait pu craindre qu’en s’entourant d’acteurs si emblématiques du cinéma français, Dolan se coule dans un certain moule du « film d’auteur français ». Or, pas du tout : le québécois n’a rien cédé sur ses obsessions et sa manière si personnelle de concevoir un film.


La finesse des gros plans
Après une très belle et sombre introduction, le film plonge directement dans un huis-clos, où se révèlent immédiatement les choix très forts de mise en scène de Xavier Dolan.  Pour raconter cette famille dysfonctionnelle, Dolan utilise presque exclusivement des gros plans sur les visages de ces personnages. Cette mise en scène très originale (voire inédite ?) désarçonne au début : ne voir que des visages en gros plans de personnages au caractère si marqué et contrasté qu’ils semblent fous (et certains le sont) est très vite asphyxiant pour le spectateur. L’« hystérie » propre à Dolan (mais en nettement plus sombre qu’avant) provoque ici l’étouffement. Or c’est très exactement ce que ressent le personnage principal, Louis, lorsqu’il retrouve sa famille après douze ans d’absence. On retrouve ici le goût du cinéaste pour faire se rejoindre le signifiant et le signifié comme lorsqu’il ouvrait littéralement le cadre dans les fameuses séquences de libération dans « Mommy ».
Face à sa famille, Louis est presque mutique. Il laisse les flots de paroles s’échapper de la bouche et du cœur de chacun des membres de sa famille, qui ne l’ont pas vu depuis si longtemps. Il arrive à s’isoler avec chacun d’entre eux, l’un après l’autre. Le film est donc quasiment une succession de longs monologues. La mise en scène en gros plans rappelle que cette matière est très théâtrale et en même temps la transforme en du cinéma pur, grâce à ce que les plans dévoilent de chacun des gestes et expressions des acteurs, et en particulier en insistant sur leurs yeux, leur regard. Le visage de l’acteur prend toute la place dans le cadre et ne cohabite que rarement dans un plan plus large avec le corps d’un autre acteur : cette mise en scène qui enferme les personnages chacun dans leur cadre traduit aussi l’absence de communication dans cette famille qui se déchire et, pendant toute la durée du film, se dispute la présence de Louis. Qui reste donc là à les écouter et à les regarder.
Le regard : c’est ce sur quoi travaille cette mise en scène, puisque en réduisant le champ au seul visage de l’interlocuteur de Louis, la caméra nous fait entrer dans sa tête. Ces gros plans, c’est en fait ce que voit Louis quand il écoute quelqu’un, c’est son regard qui nous est montré, ce qu’il voit. La réalisation de Dolan nous fait donc plonger dans l’esprit du personnage de Louis, elle réussit en fait à nous faire vivre cette journée si particulière de son point de vue, littéralement. « Juste la fin du monde » ne raconte pas cette journée d’une manière réaliste, mais raconte le ressenti émotionnel de cette journée par Louis, sa représentation mentale de cette journée, qui est enrichie de souvenirs et de sensations. Xavier Dolan nous montre cette journée non pas d’un point de vue extérieur, omniscient, sans passé, mais d’un point de vue intériorisé, riche d’une mémoire, d’une histoire personnelle : celui de Louis, mais derrière lequel on devine aussi celui du réalisateur. Ce point de vue est donc extrêmement touchant.

Nouvelles facettes
Outre cet extraordinaire procédé de mise en scène, si puissant et si poignant, « Juste la fin du monde » a aussi le mérite de montrer de formidables performances de jeu. Dolan a réussi à révéler de nouvelles facettes de chacun des acteurs de son casting, inédites. Cotillard, Cassel, Baye, Seydoux, et en particulier Ulliel : ils apparaissent dans ce film comme nouveaux, malgré leur aura. On en vient rapidement à oublier que l’on voit Cotillard ou Cassel jouer, pour ne plus voir que Catherine et Antoine.
Le film se termine sur une métaphore d’une limpidité frappante, belle et émouvante, qui achève de nous convaincre que « Juste la fin du monde » est un film d’une grande force – peut-être bien juste le meilleur film de l’année.

On retiendra…
Une mise en scène tout en gros plans surprenante, puissante et émouvante. Des interprétations d’une grande force.

On oubliera…
On aurait aimé que le film dure un peu plus longtemps, il parait un peu court (preuve de sa grande qualité ?).

« Juste la fin du monde » de Xavier Dolan, avec Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Nathalie Baye