lundi 21 décembre 2015

De la Force en conserve (Star Wars VII, le réveil de la Force)


-          Jamais un film n’avait été aussi attendu. Alors, pour marquer ce retour, nous avons nous-aussi voulu faire notre retour…
-          Même si, après notre dernière apparition, tout le monde nous avait oubliés…
-          Au contraire de « Star Wars VII » : depuis le rachat de Lucasfilm par Disney en octobre 2012, et l’annonce de la mise en chantier de ce nouvel épisode, ce film est devenu l’horizon de toutes les sorties cinématographiques. Lister les raisons qui font que « Star Wars VII » suscite une telle passion et génère une telle attente dans le monde entier serait aussi long que sa critique elle-même.
-          Alors… on s’en abstiendra. Aussi parce qu’on n’est pas particulièrement fan de la saga « Star Wars » – elle a été complètement sabordée entre 1999 et 2005 par son propre créateur, George Lucas. Après les trois nanars que sont « La menace fantôme », « L’attaque des clones » et « La revanche des Sith », elle semblait morte et enterrée.
-          Mais voilà, en rachetant la saga, Disney a eu deux excellentes idées qui laissaient augurer du meilleur : virer Lucas de la création des prochains épisodes, et engager JJ Abrams pour relancer la franchise, lui qui avait fait renaître de ses cendres « Star Trek ».
-          D’où l’espoir avec « Le réveil de la force » de voir un film gigantesque, un film-monument. Espoir qui, par la magie du marketing, a pris des proportions complètement irrationnelles.
-          Ce qui doit aussi participer, quelque part, à notre déception à la fin de la projection…
-          Soyons clairs : « Le réveil de la force » n’est pas du tout un mauvais film. La note que nous avons attribuée au film est là pour le prouver. Mais il est bien loin du choc annoncé et espéré. En cause : le trop grand respect de ce nouvel épisode à la forme quasi « canonique » des films « Star Wars ». JJ Abrams et ses scénaristes ont certes apporté quelques nouveautés mais se sont montrés par ailleurs si conservateurs sur la forme comme sur le fond que le film a des allures de compromis permanent.
-          Quelle meilleure illustration pour expliquer ce compromis entre nouveauté et conservatisme que le scénario de cet épisode VII ? Il s’agit ni plus ni moins qu’un remake de l’épisode IV de la saga « Star Wars ». Ainsi, quelques secondes à peine après l’excitation de constater que j’allais vraiment voir ce fameux épisode VII (l’apparition du premier carton du film, « Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine », a provoqué une salve d’applaudissements et des cris de joie dans la salle), j’ai été déçu d’apprendre dans le carton défilant que ce nouvel épisode, et la trilogie qu’il annonce, reproduisait à l’identique le cadre narratif des épisodes IV, V, VI : il s’agit encore pour un groupe de résistants de lutter contre une dictature.
-          Comme si « Star Wars » ne pouvait pas raconter autrement l’éternel combat entre le « Bien » et le « Mal » ! Seuls les noms ont changé : l’Empire est devenu le Premier Ordre, et la Rébellion est appelée de manière moins subtile la Résistance (en règle générale, les références à la Seconde Guerre Mondiale paraissent plus appuyées dans cet épisode que dans ceux auxquels il fait suite).
-          Exactement ! Le carton n’avait même pas fini de défiler que j’avais déjà envie de dire à Disney : « Mais arrêtez de nous rassurer, prenez des risques ! ». « Le réveil de la force » a été pensé comme un « miroir augmentant » de l’épisode IV – il s’agit en effet de la même histoire, mais « mise à jour » avec des variations qui l’améliorent. Pour ne développer qu’un seul exemple : les deux personnages principaux sont une femme et un noir, ce qui tranche (et c’est bienvenu) avec l’absence de diversité dans le casting des épisodes précédents. C’est vraiment très bien fait (pour garder le même exemple : Daisy Ridley et John Boyega sont excellents, surtout lorsqu’ils sont ensemble) mais un reflet, même augmenté, ne saurait autant surprendre qu’une nouveauté.
-          Et tu accuses Disney ? Tu veux croire que cette idée de reprendre la trame de l’épisode IV a été imposée à Abrams par Disney pour sécuriser la réception du film auprès des fans… Alors qu’il s’agit peut-être d’une idée d’Abrams : pour le deuxième film de la nouvelle saga « Star Trek », « Star Trek intro darkness », il avait déjà réalisé un remake « en miroir » de la fin de « Star Trek 2 : La colère de Khan ». Le recyclage a toujours été la marque de fabrique du cinéma d’Abrams mais, poussé à ce point de décalcomanie sur « Star Wars VII », il redevient une faiblesse plutôt qu’une qualité.
-          Je me pose la même question sur la réalisation du film. Là aussi, j’espérais plus d’audace : Abrams reproduit très fidèlement la mise en scène des épisodes « Star Wars ». Le réalisateur semble s’être effacé derrière les codes visuels et narratifs développés dans la première trilogie. On se doutait bien qu’il allait garder les transitions si caractéristiques de « Star Wars »… mais on ne s’attendait quand même pas à ce qu’il garde la réalisation plan-plan de Lucas pour les scènes d’action. Le combat au sabre laser final semble ainsi complètement anachronique tant il est pataud et peu spectaculaire. Quelle était la réelle intention d’Abrams ? Voulait-il vraiment singer cette réalisation « à l’ancienne » de Lucas, ou a-t-il été forcé de le faire par Disney ?
-          Ça sent encore le compromis… On pourrait en outre ajouter l’utilisation de la 3D, très pauvre, Abrams ne jouant presque pas avec : elle semble vraiment avoir été imposée. Et pourquoi les batailles spatiales n’ont-elles pas été filmées en HFR ?
-          Cela dit, on fait beaucoup de reproches, mais je te rappelle qu’on a aimé le film ! On s’exprime en fait sur une déception par rapport à ce qu’aurait dû être « Star Wars 7 »… Le film tel qu’il est n’est pas du tout mauvais. La formule « Star Wars » n’a jamais aussi bien fonctionné, avec un récit mené tambour battant qui ne faiblit pas en basculant régulièrement sur différents fils narratifs, et accumule les péripéties. L’humour fonctionne souvent.
-          Surtout, le film use avec intelligence du « passé » de la saga « Star Wars », devenue avec le temps une véritable mythologie contemporaine. La meilleure idée des scénaristes est d’avoir fait coïncider la durée de l’ellipse entre la fin de l’épisode VI et le début de l’épisode VII avec la durée ayant séparée la sortie des deux films (32 ans). Les personnages de la première trilogie réapparaissent donc dans cet épisode VII, ce qui provoque une certaine émotion, grandement avivée par le fait que les acteurs les interprétant ont vieilli « en vrai » de trente ans ! De la même manière, le film fait se confondre la mythologie créée par la première trilogie dans notre société avec celle dans laquelle vivent les personnages du film. Les événements racontés dans les épisodes IV, V, VI sont devenus des légendes pour les nouveaux personnages de l’épisode VII. Rey vit ainsi dans les ruines de l’épisode VI (superbes décors) et pense, comme tout spectateur de « Star Wars », que Luke Skylwalker est un mythe. Lorsqu’on lui apprend que celui-ci existe bel et bien et qu’on lui assure que la Force existe, ces informations résonnent avec les propres rêves du spectateur, les chargeant d’un poids émotionnel que seul le temps a pu créer.
-          L’idée de faire de la recherche de Luke Skylwalker le point focal du scénario, et de retarder son apparition jusqu’aux dernières secondes du film est donc très fort, cette idée jouant habilement avec la disparition médiatique de l’acteur Mark Hamill depuis trente ans. Lorsqu’on retrouve à la toute fin son regard qui ne veut rien dire, on se dit qu’il n’est toujours pas meilleur acteur… mais on est quand même très content de le revoir !
-          Il est dommage que ce travail sur le temps passé qui multiplie les correspondances entre l’histoire du film et l’histoire du spectateur soit la seule nouveauté apportée à la saga « Star Wars ». Pour le reste, comme tu l’as dit, tout est tellement semblable  voire copié sur les épisodes IV, V, VI, et le IV en particulier… Jusqu’à la musique, qui ne propose aucun nouveau thème fort ! John Williams s’était pourtant montré bien plus expérimentateur sur la deuxième trilogie.
-          Lorsque ce sont des qualités qui sont copiées – tels les effets spéciaux « à l’ancienne », la direction artistique magnifique, l’humour, la fantaisie, le rythme – ça ressemble à un travail peu risqué mais terriblement efficace, mais lorsque ce sont des défauts à la saga qui sont eux-aussi copiés (le « reflet augmenté » n’est en effet pas parfait), ce conservatisme est regrettable. Pour n’en citer que deux : la psychologie des personnages est toujours aussi peu subtile…
-          … Ah ! Ce Stromtrooper qui devient subitement gentil, une belle idée mais que le film rend très dure à avaler.
-          … et cet épisode est aussi prude que les précédents, avec cette histoire d’amour qui évidemment ne dit pas son nom entre Rey et Finn… C’est ridicule, et on a l’impression qu’Abrams sait que nous savons qu’il sait, mais il le fait quand même…
-          Je crois qu’il est temps de conclure, même si je voulais encore revenir sur plein de détails, le fait que tu sortes une telle phrase dénote un échauffement excessif de ton esprit. Calme-toi. Ne tombe pas dans le regret. On a dit qu’on avait aimé le film.
-          Que je me calme ? Alors qu’un nouveau film sort dans un an ? Et encore un autre après, au moins jusqu’en 2019 ? Comment veux-tu que je me calme ?
(Bruits de lutte)

On retiendra…
Le fascinant et émouvant travail sur le temps écoulé entre les épisodes VI et VII, dans la vraie vie comme dans l’histoire de « Star Wars ».

On oubliera…
L’absence d’audace dans l’écriture du scénario comme dans la réalisation de ce septième épisode calqué, certes « en mieux », sur l’épisode IV.


« Star Wars, le réveil de la Force » de JJ Abrams, avec Daisy Ridley, John Boyega, Harrisson Ford,…

lundi 14 décembre 2015

Rococo cosmique (Cosmos)

Revenant à la réalisation après 15 années d’absence, Andrzej Żuławski a adapté au cinéma le réputé inadaptable « Cosmos », roman de Witold Gombrowicz. Il a remporté le prix de la mise en scène au dernier festival de Locarno pour ce film.


Fatigant
Il est important de préciser qu’avant de voir « Cosmos », je n’avais ni vu de film de Żuławski, ni lu « Cosmos » de Gombrowicz. La lecture du roman doit sans aucun nul modifier la perception du film, mais le long-métrage en est une adaptation très libre, puisqu’il est parsemé de références à la culture contemporaine (on doute que le roman de Gombrowicz, publié en 1965, contienne les références à Tintin ou Spielberg présentes dans le film).
« Cosmos » est un film fou. Peut-être par respect de l’esprit du roman, Żuławski se préoccupe à peine de développer une intrigue ténue (Qui pend des animaux par une ficelle bleue ?) mais préfère expérimenter tous azimut, dans une veine proche du surréalisme. C’est plein d’humour, rempli de références, de moqueries sur la culture contemporaine, qui fusent dans des dialogues plus ou moins intelligibles. Le film va en effet très vite, ne cessant jamais de changer de direction, surmultipliant les ruptures, dans une agitation qui au départ séduit par sa drôlerie absurde et son originalité baroque, mais qui à force fatigue et noie le sens du film. Lors de la projection, le spectateur décroche. Abandonné sur le bas-côté de la route, il voit s’éloigner au loin et dans son estime cette parade déjantée de carnaval qu’est « Cosmos ». Le film continuera inlassablement sa course, même pendant le générique de fin, ajoutant et rajoutant des pitreries stylistiques à cette réflexion sur le sens de l’existence. Elle est nourrie par des acteurs en grande forme qui semblent autant s’amuser que le réalisateur, mais cette troupe s’amuse seul, ayant oublié le spectateur.

On retiendra…
La mise en scène baroque, les extravagances des acteurs, la drôlerie de l’ensemble.

On oubliera…
Fatigant, le film s’abîme dans un hermétisme qui ressemble à un entre soi entre le réalisateur et ses acteurs, duquel le spectateur est exclu.


« Cosmos » d’Andrzej Żuławski, avec Jonathan Genet, Johan Libéreau,…

lundi 7 décembre 2015

The bright knight (Knight of cups)

La secte
Une séance d’un film de Terrence Malick ne ressemble à aucune autre. Généralement, le premier spectateur à quitter la salle – ce qui arrive assez tôt – initie un mouvement : d’autres l’imiteront tout au long du reste de la projection, en jurant qu’on ne les y reprendrait plus. Quant à ceux qui restent, les obstinés, les têtus ou les acharnés, ils exprimeront bruyamment à la fin de la projection leur ressenti sur le film dans des applaudissements, des rires ou des sifflets dus à la colère et au dépit.


De film en film, ces réactions se répètent, d’où le constat que le public des films de Malick ne doit pas être loin de se renouveler compétemment à chaque fois. Attiré par le casting hollywoodien prestigieux, il repart déçu de n’avoir rien compris au film. Et pourtant, parmi ces spectateurs il y en a qui se rendent à la séance de cinéma en connaissance de cause. Depuis que le sous-texte religieux est devenu particulièrement prégnant dans la filmographie de Malick, ces spectateurs fidèles, qui vieillissent de moins en moins vite (20 ans séparaient « Les moissons du ciel » (1978) de « La ligne rouge », deux ans séparent « A la merveille » de « Knight of cups »), sont appelés plus simplement des fidèles par les détracteurs du cinéaste. Ces derniers, de plus en plus nombreux, ont beau se moquer des dérives mystiques du cinéaste, se plaindre de l’absence de narration de ses films, pointer du doigt la répétition des mêmes motifs, ils ne font que renforcer la conviction des fidèles dans la puissance hors norme du cinéaste. Ils semblent même d’autant plus aimer les films que les spectateurs autour d’eux les détestent. Comme le décrit Jérémie Couston dans sa critique du film parue dans Télérama, ils sont donc tels les membres d’une secte. Et si cette secte existe, j’en fais partie.

Montage mental
Effectivement, « Knight of cups » semble aussi hermétique que son titre. Quasiment aucun dialogue, aucun marqueur de temps, et un défilé d’images d’apparence hétéroclite : des acteurs, des maisons californiennes, des paysages désertiques et l’océan. Et pourtant, même si l’on ne comprend pas le sens des multiples voix off à l’identité incertaine et aux récits multiples (pensées intérieures, interrogations philosophiques, bribes de dialogues et même contes assurent l’essentiel de la bande son), le sens général du récit parvient malgré tout au spectateur, pour peu que celui-ci se laisse porter. On comprend vaguement que l’on suit les remémorations d’un scénariste hollywoodien prénommé Rick, hanté par la mort de son frère. Parvenu au succès et à la richesse, il reste en proie à une insatisfaction profonde, une mélancolie. Lorsqu’il s’y abandonne, tout lui parait vain. Il cherche une consolation à ce malaise existentiel dans l’amour.
La narration très particulière des films de Malick est perturbante – car si différente de tout ce que l’on voit ailleurs – mais elle n’est pas absente. La manière de filmer de Malick a un sens : faire de l’écran de cinéma l’esprit du personnage principal Rick, où jaillissent les souvenirs et qui sont autant d’images pour le spectateur. Les mouvements de caméra épousent cette « forme mémorielle » du jaillissement, avec un champ qui se déplace en permanence, comme une traversée des souvenirs, progressant souvent vers un horizon dont le point de fuite est le soleil. Ce mouvement fait bien entendu sens avec la quête d’absolu des personnages malickiens, cherchant à atteindre un idéal inaccessible. Les images sont hétéroclites (on saute d’une scène d’intérieur à un paysage désertique, d’une balade en décapotable à une plongée dans l’océan) car leur montage n’obéit pas à la raison mais semble d’abord nourri par l’inconscient et les sensations de Rick. Les plans sont associés entre eux non pas par des impératifs narratifs dictés arbitrairement par un narrateur mais par le flux des souvenirs, qui sont liés tels des associations d’idées par des similitudes de texture, d’ambiance, de reflet, d’atmosphère. Malick fait ainsi résonner ensemble des images très différentes, le béton avec l’eau, le roc avec le macadam, le verre avec la peau.
Le travail sur le son est peut-être même encore plus complexe que celui des images. La manière dont certains des (rares) dialogues sont montés, en ne faisant se coïncider qu’à quelques instants paroles et images est novatrice : les voix passent ainsi de son direct à voix off de manière irrégulière et imprévisible, ce qui participe à faire de ces séquences des projections mentales de souvenirs.
Cette manière de concevoir un film est d’abord une recherche esthétique et formelle extrêmement élaborée, que Terrence Malick poursuit de film en film, chaque fois plus proche de l’abstraction. C’est d’une beauté inouïe et sans équivalent dans toute l’histoire du cinéma. Avec « Knight of cups » on est une fois de plus ébloui.
A la fin du film, comme à la fin de « A la merveille » ou de « The tree of life » se profile la question : vers quoi se dirige le cinéma de Terrence Malick ? Quelle peut être la prochaine étape de sa filmographie à nulle autre pareille ? Une chose est sûre : dans la liberté absolue qui est la sienne, il ira jusqu’au bout de sa démarche artistique.

On retiendra…
La beauté des cadrages, de la photographie, des acteurs, de la musique. La liberté et la singularité de cette œuvre unique, fruit d’une recherche esthétique qui semble s’être accélérée avec le numérique.

On oubliera…
Le montage par associations d’idées a une limite, celle de la répétition. Le film manque de variation d’intensité. Le titre français du film qui n’a pas été traduit.

« Knight of cups » de Terrence Malick, avec Christian Bale, Cate Blanchett, Natalie Portman,…

lundi 23 novembre 2015

Shakespeare, l’opéra pompier (Macbeth)

Si l’on considérait l’adaptation de pièces de théâtre au cinéma comme un genre en soi, celle de pièces de Shakespeare en serait un sous-genre, et celle de sa pièce « Macbeth », datant de 1606, une branche de ce sous-genre… puisqu’elle a été portée à l’écran plus d’une dizaine de fois. L’idée de proposer, comme un metteur en scène de théâtre, une nouvelle adaptation de la pièce en 2015, et sans aucun parti pris de modernisation, doit s’expliquer par une obsession personnelle du réalisateur Justin Kurzel pour cette histoire de fatalité et de fascination pour le Mal. Avoir convaincu Michael Fassbender et Marion Cotillard d’incarner Macbeth et Lady Macbeth lui ont vraisemblablement ouvert les portes de la sélection officielle du 68ème festival de Cannes. A vrai dire, on ne voit pas d’autres explications que ce casting à la sélection de ce film… ni d’autre intérêt à le regarder.


Grandiloquence
Le film de Justin Kurzel s’effondre, dès les premières minutes, sous le poids de la référence trop évidente qui semble avoir guidé tout le travail artistique du long-métrage. Le film ne parvient jamais à se défaire de ce passé cinématographique duquel il pille la majorité de son inspiration. Il échoue ainsi à exister par lui-même et à imposer sa nécessité. Et, surprise, ce lourd passé n’est pas constitué par les précédentes versions cinématographiques de « Macbeth » (signées notamment Welles et Polanski), mais par le formidable film de Nicolas Winding Refn, « Le guerrier silencieux, Valhalla rising », sorti en 2010. Kurzel filme avec la même photographie sombre et riche de monochromies une Ecosse boueuse, désertique et désolée. La même violence latente sourd des images, celle de la dureté des éléments qui battent les paysages et s’abattent sur les hommes, ou celle des rapports humains qui ne sont que meurtres et menaces. Le Moyen-Âge de Kurzel ressemble trait pour trait au temps des Vikings de NWR : la vie y est d’abord affaire de survie.
Justin Kurzel a voulu reproduire à son compte la puissance des images de Nicolas Winding Refn et la mêler à celle de la pièce de Shakespeare pour livrer une œuvre épique et lyrique touchant à l’opéra. Mais il sabote cette intention avec des effets de mise en scène d’une stylisation outrancière. Kurzel mixe certaines de ses scènes avec des ralentis si ralentis qu’ils relèvent du figé ou du tableau vivant. Ce montage a peut-être été pensé dans une volonté de modernité, mais il donne en fait une allure de clip musical à ces séquences. L’effet, trop voyant, en devient ridicule.
Sur le modèle de la mise en scène de « Le guerrier silencieux », le réalisateur de « Macbeth » multiplie les signes d’un mystère et cherche à dérouter le spectateur, mais cette opacité est ici aisée à percer et ne parvient donc pas à lester les images du poids du mythe.
Justin Kurzel a donc beau alourdir sa mise en scène d’emprunts à NWR, son film sombre irrémédiablement dans la grandiloquence. Cette folie pompière résonne peut-être avec celle qui s’empare de Macbeth dans la pièce, elle n’en reste pas moins pénible pour le spectateur, et frappe du sceau du ridicule chaque séquence du long-métrage. En conséquence, la plongée de Macbeth dans la folie laisse de marbre – un comble pour cette tragédie de Shakespeare ! La seule émotion éprouvée, outre l’ennui, est de la gêne pour Fassbender et Cotillard, qui se donnent corps et âme dans leur rôle, mais en vain au milieu d’une débâcle qui serait, sans eux, totale.

On retiendra…
Les efforts de Michael Fassbender et Marion Cotillard pour incarner le couple Macbeth.

On oubliera…
La mise en scène de Justin Kurzel, ultra pompeuse et même pas originale, puisque tout semble copié sur « Le guerrier silencieux » de Nicolas Winding Refn.


« Macbeth » de Justin Kurzel, avec Michael Fassbender, Marion Cotillard,…

dimanche 15 novembre 2015

Plus ou moins Bond (007 Spectre)

Il avait fallu vingt-trois films à la série pour aboutir à un chef-d’œuvre : « Skyfall » en 2012 explosait tous les compteurs tant publics que critiques pour un épisode de la saga de l’agent 007. La raison de ce succès tenait à la confiance enfin accordée par les producteurs de la série à un réalisateur qui soit un véritable auteur, et non pas à un réalisateur interchangeable de blockbuster comme ce fut la marque pour tous les épisodes précédents de la franchise. En prenant les rênes de la saga, Sam Mendes renouvelait James Bond en s’emparant comme personne avant lui de la dimension mythique du personnage (le transformant en héros shakespearien), dans un mélange de modernité et de classicisme proche de la perfection.


Un passé trop encombrant
Il était donc heureux que le nouvel épisode de James Bond soit de nouveau confié à Sam Mendes – mais succéder à son propre succès soulève aussi des attentes immenses… Et l’on sent bien, dès l’ouverture pourtant très impressionnante du film (grâce à l’idée d’exécuter ces pirouettes aériennes ahurissantes au-dessus d’une foule), que « 007 Spectre » ne sera pas aussi réussi que « Skyfall ». Sam Mendes renoue avec sa réalisation classique, sa vision plus sombre, grave et dépouillée de l’agent secret. Elle est toujours aussi belle, mais cette fois-ci quelque chose coince. La forme, bien qu’identique à « Skyfall », paraît ici figée. La faute à un scénario qui échoue à rendre les passages obligés de tout « James Bond » pour autre chose que des répétitions (comme la présentation des gadgets de Q)… ou qui répète des situations déjà vues plusieurs fois auparavant. James Bond se retrouve ainsi une énième fois opposé à ses supérieurs, qui le mettent à pied : c’est un ressort scénaristique efficace, mais déjà été utilisé dans les deux précédents films…
Les entorses prises avec les canons de la saga ne parviennent pas non plus à séduire totalement. « 007 Spectre » est une suite directe à « Skyfall », et va même jusqu'à connecter les autres épisodes où l’espion était joué par Daniel Craig (« Casino Royale » et sa suite directe « Quantum of solace »), ce qui est une première. On en apprend plus sur l’enfance de James Bond, qui était la révolution de « Skyfall ». D’autres variations répondent directement à ce précédent « Bond » : comme la longévité de la « James Bond girl » ou le secours qu’elle lui apporte (Léa Seydoux, très bien, et qui arrive à faire exister un personnage de française appelée avec beaucoup de subtilité Madeleine Swann). Mais toutes ces variations semblent n’être, justement, que des variations, et ne cessent de nous ramener aux précédents films de l’agent secret. D’où l’impression que la franchise cahote, que cet épisode n’a été écrit qu’en réaction aux précédents. La trop grande profusion de références diminue l’immersion dans le film, son histoire, qui paraît bien faible malgré tous ces efforts. On cherche vainement la liberté qui fera décoller le film du passé de la saga qui apparait ici non plus comme une richesse mais comme un obstacle encombrant la narration.

Réactualisation
Et ce, jusqu’à ce que le véritable sujet de « 007 Spectre » soit dévoilé au spectateur : les dangers de la société de surveillance. Le film s’y attaque avec intelligence, et inscrit cet épisode au cœur de l’actualité. C’est vraiment bien vu – et c’est la nouveauté qui manquait à « Spectre » pour lui donner enfin, aux deux tiers du film, un souffle. Le final résolument anti-spectaculaire achève de convaincre, sur le tard, de la qualité de ce long-métrage. Ce n’est effectivement pas l’émotion de « Skyfall », mais c’est tout de même un excellent « James Bond ». Au point qu’après ce nouvel épisode, il semble toujours impensable qu’un autre acteur que Daniel Craig puisse incarner l'agent 007.
A noter, en conclusion, la curieuse similitude entre « 007 Spectre » et « Mission Impossible 5 : rogue nation ». Les deux films aux franchises concurrentes racontent tous deux comment un agent secret va lutter contre une organisation secrète mondiale (le Syndicat chez l’un, Spectre chez l’autre) en dissidence de l’organisation étatique qui l’emploie (la Force Mission Impossible, la section double zéro), menacée de disparition pour ses méthodes vieille école… Avec une ouverture aérienne et un final londonien, et une excursion marocaine en commun, on se retrouve face à deux blockbusters qui semblent se répondre l’un à l’autre… Espérons que la concurrence entre ces deux franchises les tirent vers le haut.

On retiendra…
La réalisation de Sam Mendes – claire, grave et classique (dans le bon sens du terme), les acteurs – tous excellents, et surtout le sujet de la surveillance numérique qui replace James Bond au cœur de l’actualité et reconnecte la saga avec notre époque.

On oubliera…
Une certaine fatigue dans la convocation des passages obligés tout comme dans la réaction aux précédents épisodes de la saga « James Bond ».


« 007 Spectre » de Sam Mendes, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz,…

lundi 9 novembre 2015

Représenter l'irreprésentable (Le fils de Saul)

C’est sûrement le sujet le plus difficile à traiter au cinéma qui puisse se concevoir. László Nemes, réalisateur hongrois quasiment inconnu jusqu’alors, ose le prendre en charge pour son premier long-métrage après ce qu’on imagine être une longue et minutieuse préparation. Depuis « Kapo » (1961), la fictionnalisation de la Shoah était considérée comme une faute morale. Les polémiques suscitées par « La liste de Schindler » de Spielberg en 1993 puis « La vie est belle » de Benigni en 1998 n’ont fait que le confirmer par la suite : aucune fiction ne saurait représenter ce sujet, car la réalité historique de ce qu’était la Shoah est irreprésentable. Difficile, donc, d'imaginer le courage qu’il a fallu à Nemes, et à tous les participants à la création de cette œuvre, pour réaliser « Le fils de Saul ». Le film suit, en octobre 1944, le parcours d’un membre des Sonderkommando, prénommé Saul, à travers le camp d’Auschwitz-Birkenau. Les Sonderkommando sont un groupe de prisonniers juifs forcés de participer avec les nazis à l’exécution de l’extermination massive perpétrée dans les camps de concentration, avant d’être eux-mêmes exécutés. Saul croit reconnaître son fils parmi les victimes de l’extermination. Il va tout faire pour lui apporter une sépulture décente.


Une mise en scène intelligente…
Pour échapper à la faute morale que constitue toute esthétisation de la Shoah, écueil au cœur de toutes les controverses des fictions traitant ce sujet, László Nemes a conçu une mise en scène d’une très grande intelligence. Le principe de la mise en scène est celui de l’immersion, aux côtés du personnage de Saul. Tout au long du film, la caméra reste obstinément « collée » à Saul. La focale est rivée sur lui, et sur lui seul, où qu’il se rende. Le champ ne s’ouvre que lorsqu’à de très rares moments il arrête de se déplacer, pour regarder. Dans sa quête qui parait insensée d’un rabbin pour enterrer son fils, Saul traverse les différentes parties du camp de concentration. A l’image, ce choix de focale relègue donc l’horreur indescriptible de ce qui y est perpétré dans le flou de l’arrière-plan, tout en s’y confrontant, dans une incroyable dialectique de monstration et d’occultation. Les images du film montrent tout en cachant. Elles sont frontales et discrètes, suggestives. En créant cette indécision quasi quantique Nemes entend contourner le problème de la représentation par la fiction de ce qu’était la Shoah, et ainsi le résoudre, cinquante-quatre ans après « Kapo ».
         Avant de s’interroger sur la réussite de la résolution de ce problème moral, il faut auparavant parler de ce que provoque cette mise en scène. Voir « Le fils de Saul » est une expérience extrêmement éprouvante. L’impression d’une suffocation. Un malaise brusque, soudain, profond, un coup de massue durant près deux heures. Une sidération sans borne devant l’horreur de ce que l’on perçoit, l’enfer inimaginable qui est décrit à l’écran, et qui pourtant semble frappé du sceau du réel. La réalisation est si puissante qu’il n’est même pas possible de se réfugier, devant une telle abomination, derrière la certitude rassurante qu’il s’agit d’une fiction. « Le fils de Saul » atteint dès les premières images à une vérité et un réalisme tels qu’ils font oublier que c’est du cinéma. Au point-même que l’on se demande quel autre médium pourrait mieux représenter la réalité des camps – renversant ainsi totalement la question de l’irreprésentabilité de la Shoah. L’émotion est donc très, très forte.
            Il n’y a donc pas de doute à avoir sur la valeur ou la réussite artistique de « Le fils de Saul ». A l’heure où les derniers témoins disparaissent, où la question de la transmission se fait de plus en plus aigüe, ce film apparaît comme – et est – infiniment précieux. Je l’ai vu, et je ne l’oublierai jamais. Au générique de fin, le Grand Prix du Jury accordée au dernier festival de Cannes par les frères Coen apparaît soudain comme bien peu.

…mais moralement discutable
Et pourtant, une fois posées de manière indiscutable la valeur et la portée de ce long-métrage, la question de la moralité de cette représentation reste toujours autant en suspens. Si l’on a vu que la mise en scène contournait le problème de la représentation en le faisant se perdre dans un ping-pong sans fin entre exposition et dissimulation, il n’en va pas de même pour le son. Celui-ci est d’un réalisme douloureux et participe autant, si ce n’est plus, à la sensation de réel du film. Le problème vient qu’il « montre » par le son tout ce que sa caméra prétendait cacher dans le flou de l’arrière-plan. Trahissant ainsi les objectifs de mise à scène… Ce que j’écris ne signifie pas qu’il fallait faire autrement. Je me contente simplement de relever la contradiction, à ce problème qui est peut-être insoluble. Car sans ce son, pas d’effet de réel. L’immersion ne fonctionnerait plus, et n’apparaîtrait plus à l’écran que la nature « filmique », fictionnelle, artificielle, du long-métrage, et donc son esthétique.
Il est encore un autre problème faisant s’interroger sur la moralité de cette mise en scène. Celui, justement, de l’immersion. Un procédé (suivre tout au long d’un film un personnage, comme s’il en était le guide) très souvent utilisé depuis qu’il est permis techniquement par le cinéma numérique, des frères Dardenne jusqu’à donc « Le fils de Saul », qui semble en être l’accomplissement ultime. L’étape suivante serait en effet un film entièrement en vue subjective (alors que « Le fils de Saul » pourrait encore se décrire comme une « vue subjective à la troisième personne »). Or cet accomplissement limite ressemble, par une malheureuse convergence des formes, à celle d’un jeu vidéo. C’est évidemment complètement inapproprié ici. Mais on ne peut s’empêcher de penser à un jeu vidéo en regardant la mise en scène du film. Et même, celle-ci est à ce point proche de la vue subjective, par ces mouvements de caméra orchestrés avec une adresse impensable, qu’en sortant de la salle de cinéma on a l’impression de ne pas avoir quitté le film, comme si ce qui avait été projeté à l’écran l’avait été directement à notre cerveau, par nos yeux… Impression très troublante, très angoissante aussi, qui montre la puissance du procédé utilisé par le film, mais pointe aussi sa limite. Regarder « Le fils de Saul » c’est faire l’expérience des camps. Mais parce que c’est une « expérience » et non plus un film, elle devient comparable à d’autres « expériences » - tel que l’expérience du vide spatial de « Gravity » ou de la vitesse de « Mad Max : Fury Road ». Or, il ne pourrait y avoir d’ « expérience Auschwitz ».
On voit donc que le problème posé par la représentation de la Shoah est loin d’avoir été résolu par « Le fils de Saul », même si le film est magistral et constitue une avancée historique en la matière. Il faut du courage pour se rendre au cinéma voir « Le fils de Saul ». Mais je pense qu’on peut faire cet effort. D’abord et avant tout pour le devoir de mémoire, mais aussi pour les questions passionnantes de mise en scène qu’il soulève. Et parce que « Le fils de Saul » est l’acte de naissance d’un réalisateur le plus impressionnant et prometteur qui ait été vu depuis bien, bien longtemps.

On retiendra…
Le courage impensable que représente la réalisation de ce film. L’intelligence de la mise en scène, tentative la plus réussie à ce jour de représentation de l’irreprésentable.

On oubliera…
Le problème moral de la représentation de la Shoah par une fiction n’est pas totalement résolu.


« Le fils de Saul » de László Nemes, avec Géza Röhrig, Levente Molnár, Urs Rechn,…

lundi 26 octobre 2015

De quoi se mettre en colère (Chronic)

Michel Franco est un réalisateur mexicain dont l’ascension dans la cinéphilie internationale semble irrésistible. Elle doit tout au festival de Cannes. Son premier long-métrage y a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs (« Daniel y Ana », 2009). Il est revenu à Cannes en 2012 pour son deuxième long-métrage, « Después de Lucía », remportant le prix Un Certain Regard. Cette année, il a atteint la plus prestigieuse des sélections avec son troisième long-métrage, « Chronic », récompensé du Prix du scénario. Trois longs-métrages seulement, et il ne lui manque déjà plus que la Palme d’or.


Malsaine mise en scène
C’est un euphémisme de dire à propos de « Chronic » que ce n’est pas un film joyeux. Il raconte la vie d’un infirmer, appelé David et interprété par Tim Roth, s’occupant de plusieurs malades en phase terminale. Vu la dureté du sujet, il ne doit pas avoir été beaucoup abordé au cinéma. La description de ce métier est donc intéressante dans ce qu’elle révèle des comportements humains (dans le film, l’infirmier et le malade dont il s’occupe nouent d’étranges relations d’inter-dépendance, que la famille du malade ne comprend pas). Mais une chose est sûre : il ne fallait surtout pas raconter ce métier comme l’a fait Michel Franco. Ni avec cette mise en scène, ni avec ce scénario.
Si « Chronic » est un très mauvais film, peut-être le plus mauvais sorti au cinéma cette année, ce n’est pas parce qu’il est mal filmé, ou que son réalisateur maitrise mal les techniques cinématographiques – bien au contraire. C’est parce qu’il est ignoble. Michel Franco montre frontalement la déchéance des malades dont s’occupe David, d’une manière extrêmement crue. Sa mise en scène relève d’une fausse pudeur qui ne devrait tromper personne, car elle ne vise qu’à faire choc. La maladie est horrible, mais la montrer ainsi ne fait honneur à personne, et surtout pas aux malades. Avec ce film, Michel Franco joue en fait avec ses spectateurs en se protégeant derrière la vérité de ce qu’il décrit. Son réalisme cru lui sert de caution pour manipuler les spectateurs, le choquer par sa frontalité et donc par son courage de cinéaste, sa lucidité. Or non : cette mise en scène est bassement sensationnaliste, et n’utilise que des procédés fallacieux. La preuve indiscutable de la tromperie de la réalisation arrivera (comme un coup de grâce) à la toute fin du film, inénarrable par sa bêtise.
Que « Chronic » ait été sélectionné en compétition à Cannes relève donc d’une très lourde erreur. Qu’il ait en plus été récompensé relève du scandale. Ce que montre ce film du cinéma de Michel Franco ne mérite pas qu’on l’encourage.

On retiendra…
Qu’il ne faut pas voir ce film, pour des raisons morales pourrait-on même dire.

On oubliera…
Une mise en scène qui, sous couvert de réalisme, ne vise qu’à choquer ses spectateurs pour démontrer une virtuosité cinématographique qui n’a rien à voir avec le sujet du film.


« Chronic » de Michel Franco, avec Tim Roth, Sarah Sutherland,…