mercredi 3 octobre 2018

Le film de Schrödinger (Climax)

« Climax » est le cinquième film de Gaspar Noé, le plus sulfureux des réalisateurs du cinéma français. Il ne figurait étonnamment pas en sélection officielle à Cannes cette année, mais à la Quinzaine des réalisateurs – qui en avait peut-être plus besoin pour célébrer sa 50ème édition ? De fête il est en effet question dans ce film, à l’argument très simple : dans un lieu isolé, à la fête de fin de répétition d’un spectacle de danse, une troupe de danseurs se retrouve intoxiquée par une drogue hallucinatoire.


Trajectoire simple
Comme l’a déjà fait Gaspar Noé, le film débute par sa fin (générique compris), ce n’est donc rien révéler que de décrire ce film comme une plongée progressive dans l’horreur. Passée cette « introduction finale », un exceptionnel plan-séquence nous entraîne au cœur de la dernière répétition, sur la musique Supernature de Cerrone. La caméra bouge au milieu des danseurs en accord avec leur chorégraphie, selon des axes géométriques très maîtrisés. Le spectacle ainsi filmé est magnifique, la virtuosité du cadre et de la photographie épousant celles des danseurs. L’énergie déployée dans ce plan est ahurissante et est en parfait accord avec l’humour bravache de la réalisation de Noé (qui avant ce plan a déjà dynamité toutes les conventions habituelles du long-métrage…). A ce stade de la projection, on se dit qu’on est face à un chef-d’œuvre…
Le fait d’avoir annoncé dès l’incipit que tout ça allait mal se terminer installe dès la fin de la répétition et le début de la fête qui la suit un malaise entretenu par la mise en scène (tout sonne comme un présage d’un massacre à venir, la couleur rouge étant partout présente), malaise qui n’ira qu’en grandissant… jusqu’à ce que l’horreur commence. On comprend vite que « Climax » va nous montrer, au fil de longs plans-séquences, le délitement progressif d’une harmonie, la troupe gracieuse unie dans la danse du début du film se morcelant petit à petit en individualités mesquines, idiotes ou monstrueuses. De l’ordre au chaos : la simplicité de la trajectoire du film fait toute sa beauté. Le champ de la caméra donne l’impression avec un réalisme saisissant de voir à travers les yeux d’un personnage ayant lui aussi été drogué – la caméra se déplace donc d’une manière de moins en moins ordonnée, se fait de plus en plus flottante, et finit par carrément se retourner…
Mais la simplicité de cette trajectoire du film est aussi sa limite. Parce qu’une fois compris ce programme imaginé par Noé, a-t-on vraiment encore envie d’assister à son exécution ? Le film devient alors un spectacle voyeuriste de la déchéance des rapports humains, rendu encore plus malsain par le fait que Noé l’alimente en traumatismes (addiction, avortement, inceste)…
Au final, on ressort de la salle complètement groggy du film, plus très sûr de l’orientation de la gravité (à force de voir les images à l’envers), et surtout éberlué par la vacuité du discours du film. Gaspar Noé avait l’habitude de cliver (on aime ou on n’aime pas). Il innove ici en mettant le point de clivage au milieu de son film : on aime puis on n’aime pas (ce qui pose un défi lorsqu’il s’agit de donner une appréciation au film en un seul mot ou une seule note !).

On retiendra…
Une première partie chorégraphique d’une beauté sidérante, d’une énergie folle. Les pieds de nez aux conventions cinématographiques.

On oubliera…
La deuxième partie est tellement programmatique qu’elle donne l’impression malséante d’assister à un spectacle voyeuriste. Les pieds de nez aux conventions cinématographiques.

« Climax » de Gaspar Noé, avec Sofia Boutella, Romain Guillermic,…

lundi 3 septembre 2018

Dépliement (Jérusalem)

Certains livres font événement parce qu’ils sont gros. Lourds. Qu’ils ont demandé des années d’écriture. Dans cette catégorie, « Jérusalem » est un morceau de choix. Il s’agit du deuxième roman d’Alan Moore, le célèbre scénariste (entre autres) des comics « Watchmen » et « V pour vendetta », entré tardivement en littérature.
Le titre n’a a priori rien à voir avec la ville sainte : quasiment toute l’action de « Jérusalem » se déroule en fait à Northampton, une ville dans le centre de l’Angleterre qui, d’après Alan Moore et comme il aime à la présenter, n’est rien de moins que le centre du monde d’après lui, Hitler et Dieu. Un postulat étonnant mais qui sera largement argumenté au cours des quelques 1266 pages, très denses, du roman. Un nombre de pages conséquent narrant une histoire qui l’est tout autant, et qu’il est donc difficile de résumer en quelques phrases. Disons juste que « Jérusalem » est l’histoire de Northampton – et plus exactement d’un quartier de Northampton, « les Boroughs » –, de l’Antiquité jusqu’à la fin des temps, racontée de manière chorale (avec autant de personnages fictifs que de figures historiques), non linéaire, en quatre dimensions (les trois de l’espace et celle du temps), et au moyen de tous les styles littéraires (prose, poésie, théâtre et des moins identifiables).


Ludique
Présenté de la sorte, ça paraît monumental – et ça l’est bel et bien. Pourtant une fois commencé, le roman n’est en rien intimidant. Si le nombre de références disséminées est incalculable, il n’est pas nécessaire de les connaître (ni même de les repérer, car on passe en fait à côté du plus grand nombre d’entre elles) pour apprécier l’histoire. De plus, la narration est suffisamment fragmentée pour ne pas assommer le lecteur par la taille de son récit. L’ouvrage est divisé en trois parties. La première et la dernière ressemblent à un recueil de nouvelles car chacun de gros chapitres est centré sur un personnage, formant comme des nouvelles quasi autonomes mais interconnectées. La deuxième, tout entière consacrée ou presque à un personnage sur une seule ligne narrative, est beaucoup plus linéaire dans sa narration (mais linéaire en 4D…).
Le tout comporte beaucoup d’humour : on se rend compte au fur et à mesure comment, à partir par exemple d’une simple porte ouvrant sur le vide à un étage d’une église, ou de la lance d’une statue qui ressemble à une canne de billard, Alan Moore a imaginé tout une mythologie, une cosmogonie, sur sa ville, et donc à quel point tout ceci – et par « ceci » on parle de plus de 1200 pages – n’est pas complétement sérieux. « Jérusalem » est une gigantesque construction géo-mythologico-historico-philosophique, mais c’est d’abord et avant tout un jeu, comme toute création littéraire, ce qu’Alan Moore veille à ne pas faire oublier tout au long de son impressionnant roman – la manière dont il le rappelle en particulier dans l’épilogue est assez drôle.
Malgré son nombre incalculable de pages, il n’y en a pas une qui semble plus faible qu’une autre. Le roman commence très fort par la description magnifique et stupéfiante d’une fresque sous la voûte de la cathédrale Saint-Paul à Londres qui s’« anime » – mais ce passage de pure bravoure littéraire sera suivi de nombreux autres, jusqu’au dernier chapitre du roman. Il ne fait nul doute qu’Alan Moore est un grand écrivain de grand talent – dont on ne pouvait avoir qu’un début d’idée à la lecture de ses comics.

Lourd
« Jérusalem » a donc jusqu’ici tout du roman génial… Mais il y a un « mais ». Le problème, c’est que c’est – malgré son aspect ludique – un roman lourd, dans tous les sens du terme. Alan Moore n’a fait aucune économie narrative. Même si elles sont toutes différentes et originales, il n’épargne aucune description à son lecteur, ce qui à la longue peut être pénible. La densité impressionnante du roman n’est trouée d’aucune ellipse. L’idée qui sous-tend le roman, une conception philosophique de l’existence (dont l’auteur aurait appris plus tard qu’elle avait déjà été théorisée, sous le nom d’« éternalisme »), est très intéressante mais elle est racontée en long, en large et en travers, alors même qu’on l’a déjà comprise.
Et il y a le chapitre 26, « Battre la campagne », hommage à « Finnegans wake » de James Joyce. C’est une torture pour le lecteur, ça a dû être une torture pour le traducteur Claro, il est encore plus dur d’imaginer ce que ça a coûté pour être rédigé. Ce chapitre est une sort de point de non-retour de la lecture : c’est une fois que l’on a dépassé ce chapitre que l’on se convainc que « Jérusalem » est un monstre littéraire
Lire « Jérusalem » demande donc des efforts. Mais ceux-ci sont largement récompensés, et perdurent dans le temps. Le roman est en fait comme les paroles divines des Ang(l)es du roman : il se déplie dans l’esprit du lecteur, peu à peu, devenant de plus en plus vaste, plus riche, et ce dépliement se poursuit encore et encore bien après sa lecture. On se prend ainsi à s’intéresser à l’histoire des rues où l’on habite, à se demander à quoi aurait pu ressembler « Jérusalem » s’il avait été écrit dans son propre quartier. On ne regarde plus comme avant son quartier, les rues que l’on parcourt, celles que l’on emprunte tous les jours.
Même si ce n’est pas le roman que j’ai pris le plus de plaisir à lire, avec « Jérusalem » Alan Moore a changé ma manière de voir le monde. Ils sont très rares les romans capables d’une telle prouesse…

« Jérusalem » d’Alan Moore, aux éditions inculte

Impossible de terminer cet article sans évoquer sa traduction, ahurissante, et pas seulement par le nombre de pages. La densité de références parfois intriquées contenue dans la prose de Moore est folle. On s’en rend compte en lisant le blog tenu par le traducteur, Claro, lors de ce travail de traduction hors du commun. Une mine d’informations sur le métier, qui permet d’entrevoir la richesse du texte… et surtout de se rendre compte qu’on en a raté une bonne partie ! Un complément au roman tout simplement indispensable, qui pourrait justifier à lui-seul la lecture de « Jérusalem » !

samedi 4 août 2018

Mortels décibels (Sans un bruit)


Difficile de ne pas abuser des jeux de mots que permet son titre… mais « Sans un bruit » est sans conteste le film d’horreur qui a le plus fait parler de lui cette année. Difficile aussi de savoir à quoi s’attendre lorsqu’on s’apprête à assister à une de ses projections. Il s’agit d’un premier film écrit, réalisé et interprété par John Krasinski (jusqu’alors connu pour des seconds rôles) – ce qui a tout l’air d’être du cinéma d’auteur. Mais c’est aussi un film produit par Michael Bay – au temps pour le cinéma d’auteur...


Concept
« Sans un bruit » est avant tout chose un film d’horreur « concept ». Ce concept sur lequel le film va jouer pour créer de la tension est très simple à comprendre (tout est dans le titre) : si les personnages font du bruit, ils sont tués – en fait dévorés par des extra-terrestres à l’ouïe surdéveloppée mais qui semblent ne pas disposer de la vue et de l’odorat.
Ce postulat de départ dingue mais inventif est présenté lors de la séquence d’introduction du film, très frappante de brutalité. C’est en soi un court-métrage qui aurait pu se suffire à lui-même tant tout y est déjà dit – cette séquence est d’ailleurs très certainement la meilleure du film.
Tout le film est articulé autour de son « concept » de ne pas faire de bruit. C’est une limite évidente au film : le ressort de ses moments de tension est toujours de savoir si le personnage va craquer et briser le silence… Mais ce principe de silence absolu et vital est mis en scène au travers d’une kyrielle de situations, suffisamment variée pour relancer à chaque fois l’intérêt. Le film regorge ainsi de trouvailles (incroyable scène du silo par exemple). Il exploite à fond son « concept », le poussant à bout, en osant même flirter avec le grotesque (l’accouchement).

Le bruit des voisins
Malgré la représentation pleine de clichés de la famille dépeinte par le film, on s’amuse donc beaucoup devant ce film, dont l’expérience en salle ne ressemble à aucune autre. Une telle densité de silence dans la bande-son du film, c’est très rare, et sûrement inédit dans un cinéma aussi commercial. Même au temps du muet, de la musique (au moins) accompagnait la projection ! On entend donc beaucoup plus ce qui se passe dans la salle que ce qui se passe à l’écran… Au grand dam des amateurs de popcorn.
Malheureusement, la fin du film s’avère nettement plus conventionnelle que son idée de départ. Le réalisateur tombe d’un coup dans tous les travers du film d’horreur commercial qu’il avait su éviter jusqu’alors… Une panne d’inspiration finale imposée pour laisser la possibilité d’une suite (car suite il y aura) ?

On retiendra…
Une excellente idée de  scénario, exploitée par une réalisation qui n’a pas peur du silence, à travers une grande inventivité de situations.

On oubliera…
La fin du film, aussi nulle que son introduction était géniale.


« Sans un bruit » de John Krasinski, avec John Krasinski, Emily Blunt,…

samedi 21 juillet 2018

La vie d’Amin (Mektoub my love, canto uno)

Cinq ans ont passé depuis « La vie d’Adèle, chapitres 1 et 2 »… et beaucoup de choses ont changé depuis sa présentation triomphante (trois Palmes d’or !) au festival de Cannes. Il semble que les multiples polémiques qui ont entouré la fabrication houleuse du film aient eu finalement plus d’impact sur la carrière et l’image de Kechiche que son énorme succès public (un million d’entrées) et critique. Dans un contexte « post-Weinstein », est-ce pour cela que « Mektoub my love, canto uno », son nouveau film, n’a pas fait événement en-dehors du public cinéphile ? C’est fort regrettable que l’un des meilleurs (si ce n’est le meilleur) films de l’année n’ait été salué que par la presse.


« Mektoub my love » était présenté comme l’adaptation du roman « La blessure la vraie » de François Bégaudeau, émouvante et très drôle évocation d’amours adolescentes au cours d’un été au bord de la mer. Sans surprise, le film se révèle être très lointainement inspiré du roman, Kechiche n’ayant conservé que quelques noms de personnages, et l’idée de célébrer la jeunesse au soleil. A partir de cette très vague intrigue, Kechiche a réalisé, si ce n’est son meilleur film, son plus radical à ce jour : une intrigue minimaliste (en apparence) racontée dans une durée hors norme de trois heures… pour cette première partie seulement, puisque ce « canto uno » devrait être suivi d’au moins un autre film.

Sublime réel
« Mektoub my love » ne tient et ne se justifie que par sa mise en scène naturaliste, attachée jusqu’à l’obsession à retranscrire la vérité. Kechiche est le cinéaste contemporain le plus doué pour capter le réel, et il n’y a rien de plus fascinant qu’un film qui disparaît sous nos yeux pour devenir du réel. Voilà donc comment à partir d’un scénario qui semble inexistant, le cinéaste atteint par la grâce de sa mise en scène à des émotions, des sentiments et des sensations que rarement le cinéma ne réussit à faire éprouver, surtout avec une telle évidence. Que ce soient des discussions sur la plage ou des danses en boîte de nuit, les scènes s’étirent et s’étirent… mais sans que la durée ne provoque à un quelconque moment l’ennui. La vérité de ce qui se joue à l’écran, par son pouvoir de fascination, a absorbé la notion de temps pour le spectateur.
Le film contient d’autres coups de force que sa durée extraordinaire. Le plus frappant est son incipit. Le film s’ouvre quasiment sur une scène de sexe très crue qui fait craindre le pire – mais qui ne sera suivie d’aucune autre. Il fallait une audace incroyable pour ouvrir un film d’une telle manière. Cette scène brûle la rétine et reste gravée dans l’esprit du spectateur comme une rémanence, de la même manière qu’elle s’imprime dans l’esprit d’Amin, le personnage principal du film, voyeur involontaire de la scène.

Méta
Ce personnage principal, très effacé, qui se contente la plupart du temps d’écouter et de regarder ses camarades, il est évident dès l’ouverture du film qu’il est un double du cinéaste. Cette projection de l’auteur dans sa propre œuvre, qui permet au réalisateur d’indirectement s’expliquer et de se critiquer lui-même, est la marque la plus évidente de la dimension « métacinématographique » du film, inédite dans l’œuvre de Kechiche et que l’on n’aurait pas imaginée dans un cinéma aussi ancré dans le réel. Quelques détails seulement rendent compte de l’existence de cette dimension « méta » – jeu qui sonne (volontairement) faux au début du film, une synchronisation bizarre du son à la fin – des détails certes, pourtant évidents face à l’exigence de la mise en scène du reste du long-métrage.
Kechiche emprunte ici une voie inédite dans son travail de restitution du réel. Le cinéma est une affaire de croyance. Comme ne cessent de le démontrer l’absence d’affects associés aux effets spéciaux numériques dans les blockbusters d’aujourd’hui, laisser paraître un peu de l’artificialité d’une mise en scène renforce paradoxalement l’adhésion du spectateur à l’histoire qui lui est racontée, et donc le réalisme du film. En résumé, il faut de l’artificialité pour s’approcher du réel, et c’est ce paradoxe qu’explore étonnamment Kechiche dans « Mektoub my love ».  
On notera enfin, fait inédit, le retour d’une actrice d’un précédent film de Kechiche, Hafsia Herzi, qui est ici extraordinaire, et l’utilisation d’une musique extradiégétique qui vient ponctuer le film à plusieurs reprises dans ses moments les plus joyeux. Cette épopée intime et solaire réjouit et émeut comme rarement… et l’on est heureux de savoir qu’il y a encore une partie 2 à découvrir !

On retiendra…
Le réalisme de la mise en scène de Kechiche, que la mise en scène interroge elle-même, l’émotion, la joie qu’insuffle le film, la vitalité des comédiens.

On oubliera…
Il faut maintenant attendre pour voir la suite de cette histoire découpée en (au moins) deux parties…

« Mektoub my love, canto uno » d’Abdellatif Kechiche, avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche,…

lundi 25 juin 2018

L’enfer lunaire (Luna, lune du loup)

            « Luna, lune du loup » est le deuxième tome de la « trilogie lunaire » de Ian McDonald, initiée par « Luna, nouvelle lune » paru l’année dernière chez Denoël Lunes d’encres. L’auteur y imagine une Lune colonisée par l’Homme. La particularité de la société lunaire est qu’elle n’est pas organisée comme une nation mais comme un conglomérat d’entreprises dédiées à l’exploitation des ressources lunaires et à leur export aux nations terrestres. En somme, une société où le capitalisme est poussé à son paroxysme. Il n’y a pas de loi sur la Lune, seulement des contrats.
 

Capitalisme sauvage
Un cadre formidable pour développer une histoire, rendue passionnante par les excès de cette société (deux exemples d’idées géniales et frappantes : les habitants doivent payer leur oxygène – ainsi les plus pauvres ont du mal à respirer, les litiges judiciaires peuvent se régler par des duels à mort). Un cadre formidable aussi pour développer une réflexion politique grâce à la comparaison inévitable que se fait le lecteur entre la société lunaire du roman et la sienne. Rien que de très classique pour la SF a priori… mais c’est sans compter sur l’immense talent d’Ian McDonald. La critique en creux de l’ultralibéralisme est beaucoup plus fine et nuancée qu’il n’y paraît, puisque le tableau de ce capitalisme sauvage n’est pas aussi noir qu’attendu – la liberté folle dont jouissent les habitants de la Lune peut faire apparaître cette société comme progressiste par rapport à la Terre.
Dans l’œuvre de McDonald, cette trilogie fait suite à une trilogie « terrestre » (« Le fleuve des dieux », « Brasyl », « La maison des derviches ») dans laquelle l’auteur avait imaginé un futur à partir de trois nations et cultures différentes : l’Inde, le Brésil et la Turquie. Cet intérêt rare et original pour développer une SF dont les racines culturelles ne soient pas purement anglo-saxonnes se retrouve dans la trilogie « Luna » au travers des « Cinq Dragons », les cinq plus grandes entreprises contrôlant la Lune, qui sont toutes familiales et originaires d’autant de pays différents sur Terre. La culture la plus présente dans la trilogie étant celle du Brésil, dont est originaire la famille Corta, personnage principal de la trilogie.
Si l’intrigue, bien que redoutablement efficace, soit au fond peu originale – la lutte faite d’alliances et de trahisons des Cinq Dragons pour le contrôle de la Lune –, elle est inscrite dans un cadre si plein d’inventions, de provocations et d’émotions que le roman enthousiasme à presque chaque page.
Ce deuxième tome est la suite directe du premier, et s’achève aussi brutalement que ce dernier : la trilogie « Luna » est moins une trilogie qu’un seul et unique roman découpé en trois parties. On attend donc avec impatience la parution du troisième et dernier tome de ce grand roman. Qui nous aidera peut-être à décider si oui ou non « Luna » est le chef-d’œuvre d’Ian McDonald.
 

« Luna, lune du loup » d’Ian McDonald, aux éditions Denoël-Lunes d’encre

PS : Merci à l’éditeur de m’avoir fait parvenir un exemplaire du roman en service presse, c’était un immense honneur !

mercredi 6 juin 2018

Cadeau geek (Ready player one)

Plus de dix ans après « La guerre des mondes », Steven Spielberg revient à la science-fiction (et au blockbuster), genre dans lequel il a réalisé la plupart de ses plus grands chefs-d’œuvre. Adapté d’un roman (d’Ernest Cline, paru en 2011), « Ready Player One » est un hommage au jeu vidéo et à la culture geek.


« Ready Player One » est avant tout une ébouriffante course-poursuite géante où Spielberg fait montre de son talent pour restituer le mouvement et l’action. On n’avait encore jamais vu une caméra virevolter avec autant d’aisance au sein d’un tel déchaînement d’action trépidante (de la course automobile à la bataille rangée), dans des plans-séquences hallucinants qui n’existent que par la grâce du numérique. Le mouvement, qui est au centre de la mise en scène de Spielberg, est ici permanent, aussi bien à l’image que dans le scénario. Ce dernier est en effet riches de nombreuses péripéties venant constamment redonner de l’élan au déroulé d’une intrigue par ailleurs très programmatique.

Fouillis de références
Ce que l’on retient surtout de « Ready Player One » c’est ce foisonnement inouï de références en tous genres qui ont été accumulées dans chacun de ses plans. Celles-ci ne sont pas cantonnées à la seule sphère du jeu vidéo, mais englobent tout un imaginaire des années 80 à aujourd’hui. Le réalisateur a même eu le droit de revisiter « Shining », dans une séquence jubilatoire – qui ne plaira d’ailleurs sûrement pas au jeune public du film de Spielberg ! De la même manière qu’il avait assumé jusqu’à la parodie la logique de parc d’attraction de « Jurassic Park » (en filmant les propres produits dérivés du film), ces mille et une références font se répondre la forme et le fond du film, qui sont tous les deux des « chasses à l’œuf » (easter egg). Seule restriction discernable : par décence il semble que Spielberg ait évité les autocitations… alors même qu’il a largement contribué à façonner cette culture à laquelle il entend rendre hommage !
« Ready Player One » peut se voir comme une réactualisation, à l’heure d’internet et des jeux vidéo, de l’esprit d’aventure enfantin qui soufflait dans les productions Amblin. Et ça marche ! Mais d’où aussi la naïveté confondante des dernières séquences (ou encore la surprise très limitée à la révélation de l’identité réelle des personnages derrière les avatars), qui est peut-être ce qui passe le moins bien aujourd’hui… La pirouette quasi moralisatrice finale est même une pure incongruité, au regard du discours jusqu'à présent dans le film.
Cette fin surprenante ne suffit pas cependant à diminuer la qualité de ce trente-et-unième long-métrage de Spielberg. En 2018, le cinéma de Spielberg continue d’afficher une santé insolente, tant dans la sphère du film d’auteur (« Pentagone papers ») que dans celle du blockbuster.

On retiendra…
Mouvements de caméra virevoltant, rythme trépidant, foisonnement des références : une grande aventure visuelle.

On oubliera…
La naïveté finale.

« Ready Player One » de Steven Spielberg, avec Taylor Sheridan, Olivia Cooke,…

lundi 9 avril 2018

Contamination (Annihilation)


Voilà bien un roman qui à sa lecture paraissait inadaptable… Classique instantané de la science-fiction à sa parution en 2014, « Annihilation » de Jeff VanderMeer raconte l’exploration d’une mystérieuse « zone X » aux propriétés étranges, dans un récit très intelligent à mi-chemin de la science-fiction et du fantastique, qui fait autant référence au « Stalker » des frères Strougatski qu’à l’horreur lovecraftienne (et avec même un soupçon de « La horde du contrevent » d’Alain Damasio – référence qui doit plutôt être une coïncidence !).
Après avoir lu le roman, Alex Garland, le réalisateur du génial « Ex machina » (2015), s’est lancé dans son adaptation au cinéma, sans attendre la parution des deux suites romanesques – « Annihilation » était en fait le premier tome d’une trilogie. Quatre ans plus tard, le film est terminé et montré au studio producteur Paramount, qui doute alors de sa rentabilité. En conséquence, Paramount décide de ne le distribuer en salles qu’en Amérique du Nord et en Chine, et le vend à Netflix dans le reste du monde. Le géant de la SVOD s’est alors empressé d’estampiller le film comme l’une de ses « créations originales », ce qui se qualifie au mieux de publicité mensongère…


Captivant
Quel dommage donc de ne pas le découvrir sur grand écran ! « Annihilation » est d’abord un grand spectacle visuel, avec une stupéfiante direction artistique qui dévoile toute sa mesure lorsque le film pénètre dans la fameuse zone X. Mettre en évidence l’étrangeté de ce territoire par ces effets de « miroitement » (bonne utilisation du numérique) ou par le biais de cette végétation très fleurie sont de très bonnes idées. Le décor va se révéler d’autant plus toxique et inquiétant qu’il semble de prime abord paradisiaque.
Surtout, le film captive de bout en bout par son mystère, qui semble s’épaissir à chaque nouvelle péripétie… et gagne d’autant en pouvoir de fascination. Un suspense s’établit rapidement autour de la question : ces énigmes trouveront-elles une explication ? Ce suspense tient malgré le choix très discutable de révéler dès le départ que le personnage joué par Natalie Portman (qui excelle comme d’habitude dans l’ambigüité) sortira, seul, de la zone X.
Par ce procédé scénaristique, Alex Garland a tenté d’éviter de faire de son film un simple « survival », mais paradoxalement il cède quand même aux poncifs de ce genre. Le danger le plus mortel dans la zone X reste celui représenté par ses monstrueux habitants, des bêtes féroces mutantes… ce qui est en définitive un danger très banal (surtout lorsqu’une l’irruption du gros monstre se fait pile à la conclusion d’une scène de dialogue) !
Le film apparaîtra en fait assez pauvre aux lecteurs du roman – si Garland a des idées « plastiques » quant à la représentation visuelle de la zone X, il manque de vraies idées de mise en scène pour créer le malaise (hormis une, la séquence traumatisante de « l’éviscération in vivo »). Le délitement du groupe, la montée progressive de la folie, sa contamination par la zone X s’avèrent finalement grossièrement représentés.

Le fin mot de l’histoire
Alex Garland semble s’être beaucoup appliqué à multiplier les détails troublants et les sens cachés au fil des séquences, ce qui est intellectuellement stimulant… mais il n’a pas su se retenir de tout expliciter à la fin. Cette conclusion décevante est le principal défaut du film. C’est le problème avec les mystères : leur révélation est presque toujours décevante.
L’entrée dans le phare et la confrontation avec l’altérité de la zone X est un moment de bascule faisant explicitement référence à l’indépassable chapitre « Jupiter, et au-delà de l'infini » de « 2001 : l’odyssée de l’espace » (Kubrick étant le modèle évident de réalisation de Garland). C’est toujours beau de voir des réalisateurs se confronter à l’irreprésentable, mais la solution numérique adoptée ici par Garland n’est pas des plus judicieuses. Ce pantin verdâtre auquel on ne croit pas une seule seconde n’est absolument pas fascinant. C’est d’autant plus dommage que justement Alex Garland avait parfaitement réussi à représenter une altérité et à lui conserver une irréductible part de mystère à la fin d’« Ex machina »…
Tous ces défauts ne sauraient faire oublier qu’ « Annihilation » reste en l’état un film de science-fiction original et rare. Mais qui aurait pu être bien plus que cela : lisez les romans.

On retiendra…
Fascinant, inquiétant, ce film captive jusqu’à sa conclusion…

On oubliera…
… Conclusion qui déçoit en ce qu’elle tue le mystère du film, qui s’avère moins original qu’il n’aurait pu l’être.

« Annihilation » d’Alex Garland, avec Natalie Portman, Oscar Isaac,…